CHAPITRE VIII
Combat de Marpliise et de Renaud , et comment il fut interrompu.
C'ÉTOiT alors que la reine Marphise et le seigneur de Mautauban alloient éprouver leurs forces à la joute; les armes de la guerrière étoient d'argent; et ce qui les rendoit plus estimables , c'est qu'elles avoient été forgées par enchantement. Plusieurs rubis éclatoient dessus ; son casque avoit pour cimier un dragon d'or , qui sembloit vomir de brûlantes flammes, figurées par des plumes de cette couleur qui flottoient au gré du vent. Son écharpe étoit d une gaze d'argent parsemée
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(Je flammes, et bordée d'un fil d'or tout autour. Son coursier , blanc à taches rouges, paroissoit des plus vi- ^■oureux, et sa lance avoil été faite d'un bois naturellement rouge , et aussi dur que le fer.
Le chevalier, comme je l'ai dit, et la guerrière s'étoient éloignés pour prendre du champ ; ils revinrent l'un sur 1 autre avec impétuosité. Quelque forte que fut la lance de la reine, elle se rompit en éclats, sans que le noble [)aladin en fût ébranlé dans les arçons ; mais il haussa hi sienne , comme s'il eût dû rougir de vaincre une femme, et acheva glorieusement sa carrière, laissant son orgueilleuse ennemie sans espérance de fabattre. Quand elle vit sa lance rompue , et que le chevalier étoit encore en selle, on ne peut exprimer le dépit qu'elle en eut. Elle prit à partie ses dieux Tervagant et Mahomet, et les menaça de les priver de ses hommages 5 mais ce qui lui fait le plus de peine , c'est que ce guerrier ait voulu lépar- «ner. Sa fierté s'indiane de ce ménagement , et lançant sur le paladin des regards pleins de honte et de rage, elle lui dit d'un ton altier : Quelle est donc ta pensée, audacieux inconnu ? Dédaignes-tu d'employer tes forces contre moi ? Ah ! sache qu'au lieu d'affecter à contretemps un vain respect indigne de mon courage , tu as besoin de toute ta valeur pour défendre ta vie et ta liberté.
Grande reine, lui répondit Kenaud , vous pouvez m'ôter le jour si vous le souhaitez : je suis trop glorieux d'être échappé à la première atteinte de votre lance , et je juge bien que je ne pourrois soutenir dans un plus long combat votre valeur , qui est égale à votre beauté. Dispensez-moi donc A ce discours , interrompit
Mai'phise tout émue, je reconnois que tu es de la cour de 1 empereur Charlemagne; mais il ne s'agit point ici de louanges ni de galanterie j je prends ton langage flatteur pour une injure , et ne te regarde plus que connue mon plus grand ennemi. Ah! madame, répliqua Renaud, ce sentiment est injuste ; et , malgré votre courroux , que je n'ai point mérité , je ne puis me résoudre à répandre un si beau sang. Crois-tu donc, reprit-elle fièrement, que mon sang soit si facile à répandre i* Ta vie, que je vais sacrifier à ma vengeance , va te tirer de cette erreur. Alors , tirant son épée, elle l'assaillit si brusquement, qu'il vit bien qu'il falloit songer tout de bon à se détendre. Cependant, quelque danger qu'il y eût pour lui dans le parti qu'il prenoit , il se résolut à ne point taire rougir Flamberge du sang d'une dame. Après avoir essuyé deux pesants coups qu'elle lui déchargea sur le casque de Membrin , dont la bonté lui sauva la vie , il la saisit au corps de ses bras nerveux, et s'eftoica de la mettre hors d'état de lui nuire. La guerrière le saisit de même , se flattant qu'elle l'étoufferoit par sa force extrême, ou que du moins elle l'enlevei'oit des arçons; mais le paladin sut résister à ses efforts, et ils ne purent jamais s'abatti'e l'un l'autre ; enfin la reine, se lassant de fopiniàtreté de son ennemi , quitta cette manière de combattre, et lui donna un si grand coup de poing de son gantelet de fer sur la joue, qu'il en fut tout étourdi; le sang lui sortit en abondance par le nez et par la bouche. La douleur qu'il ressentit du coup l'obligea de lâcher prise. La princesse, profitant de ce temps-là, piqua son cheval, s'éloigna, et revint d'une course rapide fondre sur Renaud , lépée à la main , et fendit