‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 138 sur 227 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Combat de Renaud contre les défenseurs de Trufaldin , et de quelle manière il fut interrompu.

A peine le jour suivant commencoit à blancliir, que le son «datant du clairon réveilla les guerriers d'Albraque , qui se disposèrent aussitôt à la défense de Trufaldin. Lorsqu'ils furent armés, ils voulurent le mener avec eux au lieu du combat ; mais ce lâcbe roi , plus accoutumé ta sacrifier à ses cruautés des vies innocentes qu'à exposer la sienne , refusa d'v aller. Ses braves défenseurs lui représentèrent qu ils s y étoient engagés par serment, et qu'ils fobligeroient d"y venir par force plutôt que de manquer de parole. La contestation devenant vive , Angélique et Galafron décidèrent que Trufaldin

EOLAN'D L AMOUREUX.

avoit tort, et qu'il falloit bien qu'il fût présent à un combat qui ne se faisoit que pour lui.

Les princes se saisirent donc de ce roi ; et le mettant au milieu d'eux pour s'en assurer davantage, ils prirent avec lui le chemin du quartier de la reine persanne. Galafron et la princesse sa fille voulurent les accompagner, 1 un pour animer les guerriers d'Albraque contre le chevalier qu'il prenoit pour le meurtrier de son fils, et l'autre pour jouir de la vue de ce même chevalier, qui étoit moins le vainqueur d'Argail que le sien.

Ils se firent escorter par mille chevaliers, pour soutenir la majesté de leur caractère. Marphise et tous les princes de son parti s'avancèrent avec un pareil nombre, sitôt qu'on les vint avertir que les guerriers d'Albraque approchoient. Quand ils furent à une distance qui leur permettoit de se distinguer, le seigneur de Montauban, avec la permission de la reine, s'avança au petit pas vers le roi du Cathay , pour voir si l'on tenoit ce qui avoit été promis. Les deux fils du marquis OHvier furent détachés pour aller à sa rencontre, et ils avoient entre eux deux Trufaldin. En approchant de Renaud, Grifon , qui l'cgardoit fixement ce guerrier, dit à son frère Aquilant : Examine bien ce chevalier; pour moi, plus je le considère, plus je crois voir en lui le noble fils d'Aymon. Il lui ressemble en effet parfaitement, répondit Aquilant le jNoir; et si! étoit monté sur liayard, je ne douterois pas que ce ne fiit lui. JNous en serons bientôt éclaircis, reprit Grifon. Un moment après ce discours, ces deux frères joignirent Renaud , et le reconnurent ; ils s'embrassèrent à plusieurs reprises, et se témoignèrent la joie qu ils avoient de se revoir.

i.ivr.E m, CHAI'. XV.

Comme ils etoient parents et amis, ils ;>ui oient tort souhaité de n'en pas venir aux mains ensemble ; mais (les serments contraires, et qu'ils ne pouvoient violer, lioient les uns et les autres. Ils firent pourtant tous leurs efforts pour se persuader mutuellement de se désister de leur entreprise. Brave Renaud , disoit Grifon , tu dois savoir que neuf fameux guerriers , dont mon frère et moi sommes les plus foibles, ont juré qu'ils défendront le roi Trufaldin contre tous ses ennemis. De quelque valeur que le ciel tait doué, tu succomberas sous nos coups. C'est à regr.et, répondit le fils d'Aymon, que je me vois réduit à vous combattre ; mais rien ne m'en peut dispenser. Après cet entretien, ces guerriers se séparèrent.

Les deux frères allèrent dire à leurs compagnons que le chevalier qui les avoit défiés étoit prêt à se battre. Làdessus ils réglèrent entre eux leur lang; car ils auroient eu honte d'attaquer ensemble un seul homme. Hubert du Lion fut le premier; il avoit une force extrême, et il étoit sans contredit un des meilleurs chevaliers de son temps. Les deux troupes ennemies s'étant avancées ù cent pas l'une de l'autre pour voir le combat , le seioneur de Montauban et Hubert du Lion se détachèrent chacun de son côté ; et , mettant la lance en arrêt , ils coururent tous deux, et se rencontrèrent furieusement. Le guerrier d'Albraque eut du désavantage; il fut étourdi du choc et considérablement ébranlé ; cependant il ne quitta pas les arçons. Pour Renaud , il passa plus ferme en selle qu'un écueil que battent inutilement les flots impétueux de la mer. Ils mettent l'épée à la main , et commencent à se porter des coups furieux. Ils tranchent

en peu de temps écus , mailles et plastrons ; mais on s'aperçut bientôt que le fils d'Aymon surpassoit de beaucoup son ennemi, tant en adresse qu'en force; Hubert du Lion fut blessé en tant d'endroits, qu'il se laissa tomber de foiblesse.

Le roi Adrian vole à son secours , et s imagine qu il va renverser Renaud du choc de sa lance ; mais il est renversé lui-même, son cheval n'ayant pu résister au choc de llabican ; Grifon prit sa place. Ce généreux chevalier ne voulut point se servir de sa lance, parce que Renaud n'en avoit plus. On voyoit aisément qu'il n'alloit qu'à regret à ce combat. Il ménagea d'abord son ennemi, qui, piqué de le voir soutenir une si mauvaise cause, le mit en désordre par deux ou trois coups de Flamberge. Le fils d'Olivier sentit succéder en lui la colère aux mouvements de tendresse. Il employa toutes ses forces, non seulement à se défendre, mais même à mettre en péril la vie d un si rude adversaire.

Leur combat fut dangereux, et dura long-temps sans avantage ; si le seigneur de iMontaubaç faisoit éclater plus de force et de légèreté , l'autre étoit mieux armé ; et ne pouvant être blessé , il tiroit souvent du sang de son ennemi,; néanmoins Renaud lui faisoit perdre quelquefois le sentiment par la pesanteur de ses coups ; enfin Grifon, frappé de Flamberge, en fut tout étourdi; et son coursier , dont il avoit laissé tomber la bride , remporta au travers des champs, tandis que, penché sans connoissance sur le cou de cet animal , le sang sortoit à gros. bouillons du nez et des oi-eilles de ce malheureux chevalier, dont lépée, qu'une chaîne attachoit à son bras , trainoit à terre. Quoiqu il fût dans ce triste

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