LIVRE IV, CHAP
Nobles princes, grands seigneurs et liarons, qui êtes ici rassemblés , vous devez croire que je vous chéris , et que notre commun bonheur fait l'objet de mes soins. Vous savez que les cœurs généreux n'ont de véritable amour que pour la gloire , et que cette gloire ne se peut trouver que dans les travaux de Mars. C'est en nous exposant aux périls , que nous pouvons vivre encore après nous dans la mémoire des hommes. Malheureux les princes qui ont négligé d'étendre leur renommée pendant leur règne, puisque leur vie dure si peu, qu'à peine sait-on après leur mort s'ils ont vécu. Suivons, illustres seigneurs, suivons le glorieux exemple du grand Alexandre , de qui nous tirons tous notre origine. Ce palais nous en retrace de tous côtés les hauts faits d armes et les vertus. C'est à son courage et non à ses plaisirs qu'il doit l'admiration qu'on a pour sa mémoire. Marchons donc sur ses traces , et montrons à tout l'univers qu'il n est rien de plus méprisable que les rois qui mènent une vie oisive et voluptueuse.
Quand le roi d'Afrique eut prononcé ces paroles, tous les princes, qui l'avoient écouté avec attention, marc[uèrent par un applaudissement général qu ils approuvoient ces généreux sentiments. Alors le monarque , satisfait delà disposition où il les voyoit, leur communiqua le dessein qu'il avoit de passer en France, et d'étendre la loi de leur prophète jusque dans les états de l'empire chrétien. A peine eut-il exposé son projet, que les applaudissements se renouvelèrent avec j)lus d ardeur. MaisSobrin, roi de Garbe , qui avoit ac(juis une haute expérience dans ladministration des affaires publiques 5 et qui pouvoit [)asser pour le plus
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prudent de tous les princes de l'assemblée , se leva , el parla dans ces termes au roi Agramant :
Puissant monarque, l'entreprise que vous avez formée ne peut avoir été conçue que par un prince magnanime; mais je ne dois pas vous cacher que je prévois de grandes difficultés dans son exécution. L'empereur des chrétiens est redoutable; ses états sont vastes et peuplés; sa cour est toujours remplie de princes et de chevaliers qui nont jamais exercé d'autre métier que celui des armes , et ses soldats sont aguerris; au lieu que les levées que nos princes africains pourront faire ne seront composées que d hommes sans expérience. Je n'ignore pas que tous nos princes sont d'une valeur éprouvée, et qu'ils ne cédei^ont pas à ces paladins si vantés de la cour de France. Hé ! pourquoi leur céderions-nous ? Le sancr cle l'invincible Alexandre coule dans nos veines : mais des soldats ramassés , que nous aurons emmenés presque malgré eux, et qui n'ont pas notre origine, seconderont-ils nos transports généreux? Quoiqu'ils soient infinis en nombre, ils ne résisteront point à de vieux guerriers, couverts des lauriers de plus d'une victoire. Ce grand conquérant que je viens de nommer nous en fournit une preuve éclatante. Il passa en Asie avec de vieilles troupes, qui mirent en fuite les Persans, plus nombreux que les épis des moissons, Carrogier , frère du fort Agolant, votre aïeul, entra en Italie dans le même dessein que vous avez ; il y perdit la vie , et son armée fut détruite. Agolant lui-même , et le roi Trojan, votre père , de qui la triste destinée doit être encore présente à votre mémoire , virent périr tous ceux qui passèrent en France avec eux. N espérez donc