I.IVRE IV, CHAP. XV. 4l
compagnons, et de traverser le fleuve, dont vous verrez les flots se durcir sous vos pieds. A ces mots, elle quitta ses prisonniers sans donner même au comte le temps de la remercier.
Après son départ , les chevaliers , qui n'avoient rien vu de toutes les richesses de l'île que le palais de cristal, parce qu'ils y avoient été transportés pendant leur évanouissement, ne pouvoient se lasser d'admirer la beauté du parterre et des statues dont il étoit orné. Renaud même ne se contenta pas d'une infructueuse admiration : il prit une des statues qui représentoient Morgane, et dit à ses compagnons : Je veux emporter ceci en France; je n'ai jamais fait un si riche butin. Cette action déplut à Roland, qui représenta au fils d'Aymon qu'un guerrier comme lui , qui avoit porté la gloire des armes à son plus haut point, devoit mépriser ces richesses frivoles; qu'il ne répondoit pas que les Mayencais , le voyant revenir chargé comme un animal de voiture, ne prissent de là occasion de l'accuser d'avarice. Seigneur comte , lui répondit Renaud, vous pouvez sans peine mépriser les richesses, vous qui possédez tant de terres, et qui disposez à votre gré des trésors de Gharlemagne ; mais moi, qui n'ai pour tout bien qu'un seul château, je crois qu'il m'est permis de prendre ce que la fortune semble me présenter. Outre cela , Morgane en sera-t-elle moins riche et moins puissante , elle qui est la source de toutes les richesses de la terre ? A l'égard des Mayencais , on sait assez de quoi ils sont capables , et ils ne peuvent donner atteinte à ma gloire. Ne vous opposez donc plus à mon dessein. Je ne prétends point porter en France cette statue ; je la porterai seulement au premier lieu
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habité, doù je la ferai conduire au port de mer le plus proche, et de là, sur un vaisseau , elle sera transpoïtée à Montauban, et posée dans la grande place de cette forteresse, comme un monument de votre gloire et de votre valeur.
Le comte d Angers sourit à ce discours, et n'y répliqua point. Il marcha vers le fleuve , le traversa , et l'onde , ainsi que la fée le lui avoit dit , devint dure sous ses pas. La plus grande partie des chevaliers passèrent de même ; mais lorsque le seigneur de Montauban , chargé de la statue, mit le pied sur le fleuve, l'eau s'agita, et si le paladin ne se fut retiré légèrement en arrière, il se seroit noyé. 11 voulut tenter la chose une seconde fois, mais elle ne lui réussit pas mieux que la première. Alors Roland lui cria de laisser la statue; Renaud , qui vouloit l'emporter, la lança d'une force inconcevable de l'autre coté du fleuve ; ce qui ne tourna pourtant encore qu'à sa confusion : car un vent impétueux, qui s'éleva tout-à-coup, repoussa la statue avec tant de violence contre Renaud même , qu'elle le renversa tout étourdi sur le ojazon. Tous les chevaliers craignirent pour sa vie. Ils repassèrent en diligence le fleuve pour l'aller secourir. Ils le faent revenir de son étourdissement, et ils eurent peu de peine alors à lui faire renoncer à la statue d'or. Il ne songea plus qu'à sortir avec eux de l'île du Lac. L'eau cessa d'être fluide, et devint pour lui, comme pour les autres , un terrain solide. Ils entrèrent tous dans une plaine , au bout de laquelle ils trouvèrent le pont de Haridan, et leurs armes encore suspendues à l'arbre , ainsi que la fée le leur avoit dit.
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