LIVRE IV, CHAI'. XXir
les arbres portoient des fruits délicieux. Les deux princes mangèrent de ces fruits, et s'entretinrent dans ce lieu jusqu'à la nuit; puis, sortant du verger, ils prirent le chemin du bois et delà fontaine, où leur entreprise devoit s'exécuter. Quand ils y furent arrivés , Ziliant se mit sur le bord de la fontaine, et le comte entra dans le bois, où il se cacha, résolu de ne se montrer que bien à propos. Ils dormirent peu toute cette nuit. L'inquiétude qu'ils avoient l'un et l'autre écartoit de leurs yeux le sommeil.
A peine le jour commençoit à dissiper les ténèbres , que le fils de'Monodant aperçut Morgane qui venolt à lui avec plus d'empressement qu'il ne lui en avoit jamais vu. Il affecta une joie extrême de la revoir, et répondit aux marques de tendresse qu'elle lui donna par des expressions aussi vives que les siennes. La fée , charmée de ce jeune prince, admiroit sa bonne grâce et sa beauté. Dans les transports qui l'agitoient , elle entrelacoit ses doigts délicats avec les beaux cheveux de son amant , et l'embrassoit avec une ardeur qui faisoit voir l'excès de sa passion. Jamais le plus habile pinceau n'a offert aux yeux deux amants si parfaits. Morgane, trop occupée de ses plaisirs, fournit à Roland un moyen aisé de la surprendre. Il la tenoit déjà par les cheveux , qu'elle ne s'en apercevoit point encore ; elle croyoit que c'étoit la main de Ziliant qui cTierchoit dans ses cheveux le même plaisir qu'elle trouvoit dans les siens.
Mais lorsque s'étant retournée elle eut reconnu le paladin , elle comprit toute l'étendue de son malheur. Elle ne douta pas un moment que le comte ne fût venu Ror.ANO l'Amoukkux. i. 29
pour lui arracher l'objet de son amour. De quelle affliction ne fut-elle pas saisie ! Un trouble affreux parut dans tous ses mouvements; les pleurs inondèrent son beau visage ; et , dans cet état touchant , elle se jeta aux genoux du fils de jMilon pour le fléchir ; mais ce guerrier s'étoit préparé à tout. Quoiqu'il fût ému des larmes et de la tendresse de cette belle fée , il avoit pris son parti. Charmante nymphe , dit-il à Morgane , cessez de vous désespérer : je viens moins ici pour vous faire de la peine, que pour vous procurer plus de repos et de satisfaction que vous n'en avez.
Ah ! cela ne peut être , s'écria la fée ; car enfin vous venez m'enlever mon cher prince ; et me le ravir , c'est m'ôter le repos , c'est m'arracher la vie. Je vous l'avoue, répondit le comte , la liberté du prince d'Eluth est le but que je me suis proposé. Mon dessein toutefois n'est pas de vous priver pour jamais de la vue de Ziliant. Quand vous lui permettrez de revoir son père et sa patrie, vous ne le perdrez point pour cela, N'avez-vous pas le pouvoir de vous offrir à ses yeux quand il vous plaira ? D ailleurs , je m'étonne que vous trouviez de la satisfaction à le tenir renfermé dans ce lieu souterrain. En voulez-vous faire un esclave plutôt qu'un amant ? Et votre délicatesse n'est-elle pas blessée de la violence que vous lui faites ? Songez que la liberté est naturelle à tous les hommes, et que ce n'est point par force qu'on doit se faire aimer. Il m'a juré lui-même que la contrainte où' vous le retenez corrompt la douceur de ses plaisirs. Croyez-moi , ne devez son cœur qu'à son inclination ; laissez-le libre , et vous verrez qu il vous en aimera davantage.