‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 39 sur 227 · LIVRE I, CHAP. XVr · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XVr

et prit le chemin de la mer , tout ému des pleurs que Richardet laissoit couler dans leurs adieux. Il arriva bientôt sur le rivage , où ne voyant qu une petite barque arrêtée, et où il ny avoit personne, il crut que son ennemi, lassé et piqué de l'avoir attendu vainement, s'en étoit retourné dans son camp. Comme il s'abandonnoit à cette pensée , qui l'affligeoit d'autant plus , qu'il s'imaginoit que son honneur y étoit intéressé, il vit venir à lui Draguinasse sous la figure du roi de Séricane. Les armes de ce monarque sont riches et luisantes ; il porte un large cimeterre à son côté , et son casque , sur lequel flotte au gré du vent un grand nombre 'de plumes blanches, est entouré d'une couronne d'or.

Le seigneur de Montauban, séduit par le prestige, s'avance vers le faux Gradasse, et lui adresse ces paroles : Grand prince, je viens dégager ma promesse : voici Bayard que j'amène pour être le prix du vainqueur : je ne veux point avoi-r l'avantage de m'en servir contre vous avant que le sort des armes ait décidé de sa possession; et nous allons voir en combattant à pied qui de nous deux est le plus digne de le monter. Alors le paladin descendit de cheval. Le démon ne répondit rien , et paroissant seulement descendre aussi d'Alfane , comme s'il eût approuvé ce que disoit Renaud , il alla l'épée haute au-devant de lui. Ils se joignent Vun et l'autre , et commencent le combat. Draguinasse porte le premier coup, qui ne fit pas grand effet, parce que le fils d'Aymon y opposa son bouclier , et pour riposte frappa son ennemi sur fépaule. Enfin ils redoublent leurs coups, et chacun paroît fort animé. L'impatient

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Renaud , irrité d'une résistance qui lui semble tro|> longue, jette son écu à terre, prend Flamberge à deux mains, et la décharge avec fureur sur la crête du casque du démon. La bonne épée fend en deux les plumes flottantes, la couronne et l'armet j et descend sur le bouclier, dont elle coupe une partie. L'esprit, feignant d'être troublé d'un si furieux coup , prend son temps , tourne les épaules, et senfuit^vers la mer. Le paladin , plein de joie, le suit. Attendez-moi, lui cria-t-il , un guerrier qui fait ne sauroit posséder Bayard. Ces paroles n'arrêtèrent point Draguinasse, qui gagna promptement la barque qu'on voyoit au rivage. Renaud, qui le poursuit toujours, se jette avec lui dedans. Le rusé démon pour l'amuser , court de la poupe à la proue , puis repasse de la proue à la poupe, et se laisse enfin joindre; mais lorsque le seigneur de Montauban , après avoir ramassé toutes ses forces, croit par un dernier coup aller fendre son ennemi jusqu'à la ceinture , il voit ce feint ennemi disparoître à ses yeux. Surpris de ce prodige, il regarda par toute la barque pour découvrir ce qui l'avoit pu causer ; mais au lieu de s'en éclaircir , il s'aperçut avec un nouvel étonnement que le petit vaisseau étoit déjà en pleine mer.

Quand le chevalier se vit éloigné de la terre , et sans espérance de pouvoir la regagner , il leva les yeux vers le ciel, et se plaignit ainsi de son mauvais sort : Seigneur, quel crime ai-je commis pour éprouver un châtiment si rigoureux 1^ Hélas! je me vois perdu d honneur, sans que je puisse rien comprendre à mon infortune. Après ce qui vient de m'arrlver , je ne saurois croire que ce soit le roi Gradasse contre qui j'ai combattu. C'est sans doute

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1111 fantôme qui a pris la figure de ce prince pour nie tromper. QUe pensera de moi ce vaillant roi, qui mattend peut-être à l'heure qu'il est dans quelque autre endroit de la plage? Je vais devenir la fable de tout le camp des païens. Quel compte rendrai -je à l'empereur de l'ar mëe qu'il m'a confiée? Que lui dirai -je pour ma justification? Quand je lui raconterai mon aventure , voudra-t-il me croire? Ah ! que n'ai-je perdu la vie dans la bataille ! <lu moins j'aurois conservé ma gloire, que le comte Ganelon et tous mes autres ennemis ne manqueront pas d'attaquer.

G est dans des termes si touchants que ce fidèl« paladin se plaignoit de son aventure. Le désespoir de passer dans l'esprit de Gradasse pour un homme sans parole l'agitoit de telle sorte, qu'il fut plus d'une fois prêt à se jeter tout armé dans la mer. Si la crainte de perdre son âme en se donnant lui-même la mort ne l'en eût détourné, il auroit cédé à sa funeste envie j cependant le vent qui enfloit la voile augmentoit à chaque instant , et poussoit la barque de manière qu'elle fut bientôt à plus de trois cents milles des côtes de l'Espagne, tirant vers l'orient.

Quoiqu'il ny eût personne dans le bâtiment, il ne laissoit pas d être pourvu de vivres ,• ce qui ne fut pas inutile au chevalier , quand il vit qu'il étoit dans la nécessité de prendre patience. Au bout de quinze jours , il vit paroître un grand jardin que la mer witoiiroit presque de tous côtés, et un palais d'une structure magnifique qui s'élevoit au-dessus.

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