LIVRE I, CHAP. XVII
est fermée par une porte aussi claire et transparente que le diamant. Comme je passois avec mon fils près de ce lieu , un géant d'une hauteur excessive , qui garde ce pont, s'est jeté sur nous, et m'a ravi ce jeune garçon , que j'aime tendrement pour ses bonnes qualités. Le monstre en ce moment le dévore. Voilà , seigneur chevalier, le sujet de ma douleur j et si vous voulez suivre mon conseil, vous retournerez sur vos pas , de peur d éprouver la même destinée que mon fils.
Roland , après avoir fait ses réflexions sur ce qu'il venoit d'entendre, dit au vieillard qu'il alloit tenter cette aventure. Je vous recommande donc à Dieu , répondit le bon homme. Je vois bien que vous êtes las de vivre. Croyez-moi, malgré tout votre courage, vous n'aurez pas plus tôt vu ce monstre géant, que la frayeur saisira vos esprits. Le guerrier sourit de cet avertissement, et répliqua : Mon père, je vous rends grâce de la bonne intention que vous me marquez ; mais ce que je dois à ma profession ne me permet pas d'être si susceptible de crainte, et m'engage à soulager les malheureux. Je vous rendrai votre fils, si je puis. Je ne vous presse pas de m'accompagner; attendez-moi seulement ici quelque temps; et si je ne suis pas de retour dans une heure, vous pourrez continuer votre chemin. Le vieillard le remercia de sa générosité ; mais , quelque bonne opinion qu'il eût de sa valeur, il étoit aisé déjuger qu'il n'espéroit pas de revoir le jeune homme qu'il avoit perdu.
Cependant le paladin marche vers le rocher qui sembloit jeter des flammes par l'éclat éblouissant qu'il re-
ROLAXD I- AMOUREUX.
pandoit aux environs. Lorsqu'il fut arrivé auprès du pont, il vit venir devant lui le géant, qui lui dit : Clievalier, ne cherche point ta perte; le roi de Circassie m'a commis la garde de ce pont pour en défendre le passage à tous ceux que le sort conduit en ce lieu. Un monstre dangereux , qui rassemble en un même corps plusieurs natures différentes, fait sa demeure sur cette roche; il satisfait tous les passants sur les demandes qu'on lui fait, mais il leur propose ensuite des énigmes, et il précipite du haut du roc en bas ceux qui ne savent pas lui en donner lexplication. Roland, ayant entendu ce discours, s'informa de ce qu étoit devenu le fils du vieillard. Le géant lui apprit qu'il favoit en son pouvoir, mais qu'il ne le rendroit pas. Il n'en falloit pas davantage pour engager le chevalier à combattre. Le géant succomba bientôt sous l'effort de sa valeur, tomba chargé de coups et de blessures , et il fut obligé de rendre le jeune homme qu il avoit enlevé.
Quand le bon vieillard vit revenir son fils avec le paladin, il parut touché de la grandeur de ce service ; et tirant de son sein un petit livre assez proprement relié , il le présenta au comte. Vaillant chevalier, lui dit-il , à qui je serai redevable toute ma vie , daignez recevoir ce petit livre pour marque de ma reconnoissance : vous y trouverez l'explication de tout ce qu'on pourroit vous demander de difficile à deviner ; peut-être ne vous serat-il pas inutile , et vous pourrez vous en servir dans roccasion.
Le chevalier remercia le bon homme , et prit le chemin du rocher pour aller voir ce monstre, qui savoit rendre raison de tout ce qu'on lui demandoit. Il brii-
LIVUK I, flHAP. XVII. hy
loit du désir d'apprendre de lui dans quel lieu il trouveroit sa belle inconnue. Il passe le pont; le géant qui en avoit la garde ne pouvoit plus s'y opposer. Il arrive au pied du rocher, qu'il regarde avec attention. Il remarque qu'il est comme double, que les deux parties en sont également escarpées, que les deux bases se joignent par le pied, et que les deux pointes s'écartent vers la cime. De quelque hauteur qu'elles lui parussent, il entreprit de monter jusqu'au lieu où le monstre rendoit ses oracles. Comme il cherchoit de l'œil l'endroit qui pouvoit plus aisément l'y conduire , il aperçut assez près de lui une voûte obscure et profonde qui étoit taillée dans le roc en forme de vis. Il s'y engagea, ne doutant point qu'elle ne le conduisît où il vouloit aller. En effet, après avoir tourné long-temps dans l'obscurité avec beaucoup de peine et de lassitude , il parvint au lieu où les deux pointes du double mont commencoient à se séparer; et c'étoit dans cet entre-deux que le monstre faisoit son séjour.
Ce prodige de la nature avoit une tête de femme ; les traits n'en étoient pas difformes , mais elle passoit en grosseur celle du plus énorme géant ; ses cheveux étoient dorés; sa bouche, extraordinairement fendue, cachoit des dents semblables à celles d'un tigre. Ce sphinx avoit le poitrail d'un lion, les bras d'un ours, les pattes d'un griffon, et tout le reste du corps avec sa queue et ses ailes , dont il ne cessoit point de battre le roc , étoit celui d'un dragon furieux. Le monstre, tel c|ue je viens de le représenter, remplissoit tout l'entre-deux du ro cher. Aussitôt qu il aperçut le chevalieu, il étendit ses ailes pour cacher son corps et sa queue; il ne montroil
f)0 ROLAND l'amoureux.
que son visage, quil affectoit d'avoir doux et riant. Dis-moi, lui dit le comte, dans quel endroit du monde je trouverai ladorable beauté qui m'embrase de son amour, et comme elle se nomme? Le sphinx lui répondit : Elle est au royaume du Catliay , dans la forte ville d'Albraque , et s'appelle la princesse Angélique ; mais puisque j'ai satisfait à ta question, il faut que tu répondes à la mienne. Dis-moi donc quel est l'animal qui marche à quatre pieds le matin , avec deux sur le milieu du jour ^ et à trois -vers le soir. Roland chercha quelque temps dans son esprit le sens de cette énigme, mais, ne le pouvant trouver, il tira Durandal, et s'avança sur le monstre, qui, s'élevant en l'air, prit son vol au-dessus de sa tète. Le chevalier se tient sur ses gardes , et prend si bien son temps, lorsque le sphinx vient fondre sur lui, qu'il lui coupe d'un fendant une de ses ailes. Ce monstre tomba sur le paladin , pensa l'éci^aser du poids énorme de son corps, et, tout blessé qu'il étoit, il l'enlaça si fortement de sa queue et de ses pattes, qu'il lui ôtoit presque la respiration. Le guerrier, dans cet extrême péril , fit un effort pour dégager Durandal j et , y ayant enfin réussi, il la plongea jusqu'à la garde dans le poitrail du sphinx. La cruelle bête perdit toute sa foixe de ce coup , ses membres énormes demeurèrent sans mouvement, et bientôt elle fut sans vie.
Ce combat fini , le comte jeta le monstre du roc en bas , et descendit par le même chemin qu'il étoit monté ; il rejoint Bridedor, saute légèrement en selle, et reprend sa première route , fort content de savoir précisément où étoit Angélicjue , bien qu'elle fût fort éloignée de lui. £n marchant , il se resssouvint du livre du vieillard j U