‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 44 sur 227 · LIVRE I, CHAP. XVIII. y · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XVIII. y

ordinaires. Quoique la partie supérieure du géant fiit à touvert des coups du chevalier, ce monstre ne s'en trouvoit guère mieux; ses flancs étoient tailladés de telle sorte, qu il en sortoit beaucoup de sang.

Le défenseur du pont, plein de rage de se voir ainsi mal mené, ramassa toutes ses forces, et leva sa massue, dans l'espérance qu il alloit se venger dun seul coup; mais le comte frappa lui-même de son épée la massue qui descendoit sur lui, et la coupa par le milieu. Zambard, se voyant ainsi désarmé, lança avec fureur contre Roland le morceau qui lui restoit dans la main, et l'atteignit à la poitrine d'une telle force, qu'il lui fit presque perdre la respiration ; ce qui donna le temps au géant de tirer son cimeterre, et de le décharger sur le comte, qui chancela plus d'une fois, et fut prêt à tomber; mais cet indomptable guerrier, reprenant une nouvelle vigueur, le frappa sur le bras d'un si furieux coup de Durandal, qu'il le lui coupa , malgré les écailles dont il étoit armé. Alors le monstre , qui n'étoit plus en état de se défendre, chercha son salut dans la fuite. Roland le suivit pour l'achever; mais quel fut l'étonnement de ce chevalier, lorsqu'il sentit tout-à coup la terre fondre sous ses pas ; il tomba, et dans le moment il se vit envelopper de toutes parts de chaînes de fer qui sortirent de dessous le sable, et le lièrent très-étroitement. O ciel! s'écria-t-il, ne me laissez point sans secours.

Ces paroles furent suivies de toutes les réflexions que le triste état où il étoit lui pouvoit inspirer. Effectivement il ne s'étoit jamais trouvé dans un si grand péril : il se voyoit sans espérance d'être secouru dans un lieu si solitaire; il n'avoit pas lieu d'attendre que quelqu'un

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passeroit. D'ailleurs il ëtoit à croire que le géant , ou quelque autre de son parti, viendroit dans peu le livrer à la mort, puisqu'il ne pouvoit douter qu'un piège si dangereux ne fût l'ouvrage d'un ennemi qui vouloit le perdre. Ah! perfide, disoit le comte en se plaignant du géant, que tu avois bien r.^ison de nommer ce funeste passage le pont de la Mort! Eh! qui pourroit se garder de semblables artifices! que me servent contre eux toutes mes forces, et le don que j'ai reçu du ciel, s'il faut nécessairement que je périsse ici de faim, ou de désespoir d'y être retenu!

C'est de cette manière que ce fameux guerrier déploroit son infortune ; il passa trois jours et trois nuits sans manger ni dormir; et pendant tout ce temps-là, personne ne parut pour le délivrer ou pour hâter sa mort. A regard du géant, il n'étoit plus à craindre, puisqu'il venoit de mourir de ses blessures.

Le chevalier n'attendoit plus de secours , et il avoit déjà tourné toutes ses pensées vers le ciel, lorsqu'un ermite à barbe blanche passa fortuitement par cet endroit. Le paladin l'aperçut, l'appela d une voix foible, et lui dit : O mon père ! vous qui par votre sainte profession vous consacrez aux actions charitables, de grâce, accourez à mon aide, autrement je touche au dernier moment de ma vie. L'ermite s'approcha, et ne fut pas peu surpris de voir un guerrier de haute apparence chargé de fers dans cette solitude 5 il regardoit et manioit ces chaînes, mais il ne savoit comment les défaire. Roland lui disoit : prenez mon épée, et coupez-les. A Dieu ne plaise! répondit le vieillard, je pourrois en les coupant vous donner la mort, et je serois irrégulier. Le comte

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avoit beau lui représenter qu'il n'y avoit rien à craindre, ni pour l'un ni pour l'autre, le bon père eut bien de la peine à se résoudre à ce qu'on exigeoit de lui : il s'y détermina pourtant. Il prit Durandal, qu'il put à peine lever de terre, il la leva autant qu'il lui fut possible, et la laissa tomber sur la chaîne, mais si foiblement, que, bien loin de la couper, il ne la marqua pas seulement. Quand il s'aperçut qu'il s'y employoit vainement, il jetal'épée, et dit au chevalier : Mon fils, je vois bien que je ne puis te délivrer; il faut te résoudie à mourir comme un bon chrétien, et tu ne dois point pour cela te désespérer: nous ne sommes en ce inonde que pour souffrir. Mets ta confiance dans le Seigneur; si tu meurs courageusement, il te fera chevalier de sa cour.

Ace discours, que le paladin n'écouta qu'impatiemment, l'ermite en ajouta d'autres encore; mais le comte l'interrompit. Je voudrois, lui dit-il, quelqu'un qui me secourût, et qui ne me prêchât point : je reconnois à ces paroles les suggestions du démon, répliqua le bon père; ne vous révoltez point ainsi, mon enfant, contre la parole de Dieu. Roland perdit alors patience: maudit soit le moine! s'écria-t-il; je n'en ai jamais vu un plus ignorant. Hélas , noble chevalier , reprit le vieillard, vous me faites compassion : je m'aperçois que vous êtes désespéré ; au lieu d'abandonner le soin de votre âme, recommandez-vous plutôt au ciel, dont le pouvoir n'a point de bornes. Pour vous prouver cette vérité, je vais vous conter l'aventure qui m'est arrivée depuis quelques jours.

Nous étions, continua-t-il , quatre religieux; nous venions defArménie, sous l'avis qu on nous avoit donné

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que le roi d'Astracan songeoit à se faire instruire de la religion chrétienne. Nous nous égarâmes en chemin. Un de nous, qui se piquoit de savoir mieux le pays que les autres, s'avança pour le reconnoître; mais peu de temps après, nous le vîmes revenir vers nous avec précipitation; il étoit pâle comme un homme saisi de frayeur, et il nous appeloit à son secours : nous avions beau jeter les yeux de tous côtés , nous ne voyions encore rien ; mais nous aperciunes bientôt un géant d'une grandeur démesurée, qui descendoit de la montagne, et couroit après le frère. La frayeur de notre compagnon passa jusqu'à nous. Nous voulûmes fuir; mais nos jambes seroidirent, et se refusèrent à notre dessein : de sorte qu'en un instant le monstre nous joignit, et nous lia de ses bras nerveux. 11 n'avoit qu'un œil au milieu du front; il portoit dans ses mains trois dards avec un grand bâton ferré : il n'avoit ni armes ni habits ; son corps étoit nu et tout couvert d'un poil fauve comme celui d'un ours. Il nous attacha tous quatre à son bâton, qu'il mit ensuite sur son épaule, et nous porta ainsi accolés ensemble jusqu'au lieu qu'il avoit choisi pour son affreuse habitation. C étoit sur le sommet d'un roc escarpé. 11 nous fit entrer dans une obscure caverne où il y avoit déjà d'autres prisonniers. Il ne nous y eut pas laissés quelque temps, qu'il revint nous donner un spectacle bien cruel et bien sanglant; il dévora celui de nos religieux qui avoit le plus dembonpoint. Après l'avoir mangé, il me prit, et me retournant de tous côtés : Il faudroit, dit-il, avoir grand faim pour s'accommoder de ce fantôme qui n"a que la peau et les os. En achevant ces paroles, il me précipita d'un coup de pied du haut en bas

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