LIVRE II, CU\P. IX
rompre ses fers. Il y alla travailler sur-le-champ : il représenta vivement à Dorzéïde que son prisonnier avoit le cœur prévenu; que , bien loin de se plaindre de lui , elle devoit estimer sa fidélité ; et qu'enfin elle faisoit injure à ses charmes de courir après un cœur qui se refusoit à elle.
Le jeune frère de Renaud n'eut pas de peine à persuader une dame qu il commencoit à détacher de Prasilde; et, comme il la pressoit de relâcher son prisonnier, elle lui sut bon gré de l'empressement qu'il marquoit à se délivrer d'un rival si dangereux. «Pour reconnoître ce" témoignage d amour , elle ne voulut pas différer d'un moment le sacrifice qu'il demandoit. Allez , chevalier , dit-elle au Français , allez vous-même le tirer de prison , et lui apprendre que c'est à Vous qu'il doit sa liberté. Le chevalier chrétien courut à l'heure même faire sortir le Persan de la chambre où il étoit retenu. Prasilde remercia son libérateur dans les termes les plus vifs , et ils se jurèrent tous deux une éternelle amitié.
Prasilde, quand on lui eut rendu ses armes et son cheval, sortit du château, et prit le chemin duDiarbech, qu'il traversa tout entier pour entrer dans la Syrie : il fit tant de diligence , qu'en peu de temps il se rendit à Damas ; il s'y embarqua sur un vaisseau frété pour Tunis , où il arriva très-heureusement après quelques jours de navigation ; il tourna de là ses pas vers l'empire de Maroc, au fond duquel il avoit ouï dire qu'étoit le jardin des Hespérides.
Un jour qu'il côtoyoit une belle prairie pour arriver à un château qui se faisoit voir de loin , il rencontra un vieillard qui lui fit connoître , par les larmes qu il ver-
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soit en abondance, qu'il ressentoit une vive douleur. Le chevalier lui demanda ce qui la causoit. Hélas! seigneur, lui répondit le bon homme , tout ce pays a bien sujet d'être dans l'affliction : nous allons perdre notre seigneur, que nous aimons chèrement, et de qui nos familles reçoivent mille biens tous les jours : un géant affreux et cruel , qui s'est établi par violence dans le pays depuis quelques années , est devenu amoureux de la fille de notre bon seigneur, et Va demandée en mariage. Le père s'en est excusé sur ce qu'il l'a promise à un chevalier de ses ' voisins , qui la recherche depuis long-temps : le géant, irrité de ce refus , a juré qu'il raviroit malgré lui l'honneur de sa fille, et qu'il l'immoleroit lui-même avec toute sa race à sa fureur. Effectivement il l'a rencontré aujourd'hui à deux pas d'ici; il s'est saisi de lui , après avoir massacré ses gens ; il lui a lié les mains derrière le dos ; et dans cet état , il la conduit à la porte du château , pour le faire périr aux yeux de sa fille.
Prasilde demanda quel chemin ils avoient pris ; et ayant su que c'étoit celui du château qu'il voyoit , il piqua de ce côté-là, résolu de secourir ce père infortuné, s'il en étoit encore temps. A mesure qu'il approchoit du château , il apercevoit du monde à la porte , et entendoit un bruit confus de voix ; lorsqu'il en fut plus près , ses yeux furent frappés d'un spectacle dont la cruauté eût attiré l'indignation des cœurs les plus durs; il vit l'orgueilleux géant , qui, d'un air furieux , menaçoit un vénérable vieillard , qu'il avoit fait attacher sur un bûcher, de le livrer à la rigueur des flammes, s il ne lui remetloil sa fille entre les mains. Plusieurs