CHAPITRE X. l'jô
dame malade , qu'entourent plusieurs femmes qui la veillent : c'est la veuve d'un riche et fameux architecte, une femme entêtée de nohlessc. Elle vient de faire son testament: elle a des biens inunenses, quelle donne à des personnes de la première qualité, qui ne la connoissent seulement pas ; elle leur fait des legs à cause de leurs grands noms. On lui a demandé si elle ne vouloit rien laissée à un certain homme qui lui a rendu des services considérables. Hélas ! non , a-t-elle répondu d'un air triste , et j'en suis fâchée : je ne suis point assez ingrate pour refuser d'avouer que je lui ai beaucoup d'obligation ; mais il est roturier , son nom déshonoreroit mon testament.
Seigneur Asmodée, interrompit Leandro, apprenezmoi , de grâce , si ce vieillard que je vois occupé à lire dans un cabinet ne seroit point par hasard un homme à mériter d'être ici ? Il le mériteroit sans doute, répondit le démon : ce personnage est un vieux licencié qui lit une épreuve d'un livre qu'il a sous la presse. C'est apparemment quelque ouvrage de morale ou de théologie? dit don Gleophas. Non, repartit le boiteux, ce sont des poésies gaillardes, qu'il a composés dans sa jeunesse : au lieu de les brûler , ou du moins de les laisser périr avec lui , il les fait imprimer de son vivant, de peur qu'après sa mort ses héritiers ne soient tentés de les mettre au jour , et que , par respect pour son caractère, ils n'en ôtent tout le sel et l'agrément.
Jaurois tort d'oublier une petite femme qui demeure chez ce licencié : elle est si persuadée qu elle plaît aux hommes , qu'elle met tous ceux qui lui parlent au nombre de ses amants.
l54 LE DIABLE BOITliUX.
Mais venons à un riche chanoine que je vois à deux pas de là. Il a une folie fort singulière : s il vit frugalement, ce n'est ni par mortification, ni par sobriété; s'il se passe d'équipage, ce n'est point par avarice. Hé ! pourquoi donc ménage-t-il son revenu? C'est pour amasser de l'argent. Qu'en veut-il faire ? des aumônes ? Non : il en achète des tableaux , des meubles précieux , des bijoux. Et vous croyez que c'est pour en jouir pendant sa vie ? vous vous trompez ; c'est uniquement pour en parer son inventaire.
Ce que vous dites est outré , interrompit Zambullo : y a-t-il au monde un homme de ce caractère-là ? Oui , vous dis-je , reprit le Diable , il a cette manie : il se fait un plaisir de penser qu on admirera son inventaire. A-t-il acheté, par exemple, un beau bureau? il le fait empaqueter proprement , et serrer dans un garde-meuble , afin qu'il paioisse tout neuf aux yeux des fripiers qui viendront le marchander après sa mort.
Passons à un de ses voisins que vous ne trouverez pas moins fou : c'est un vieux garçon venu depuis peu des îles Philippines à Madrid, avec une riche succession que son père , qui étoit auditeur de l'audience de Manille , lui a laissée. Sa conduite est assez extraordinaire : on le voit toute la journée dans les antichambres du roi et du premier ministre. ]\e le prenez pas pour un ambitieux qui brigue quelque charge importante; il n en souhaite aucune, et ne demande rien. Hé quoi ! me direz-vous , il n'iroit dans cet endroit-là simplement que pour faire sa cour? Encore moins; il ne parle jamais au ministre ; il n'en est pas même connu , et ne se soucie nullement de l'être. Quel est donc son