CHAPITRE X. l'J
but ? Le voici : il voudroit persuader qu il a du crédit.
Le plaisant original ! s'écria l'écolier en éclatant de rire ; c'est se donner bien de la peine pour peu de chose; vous avez raison de le mettre au ranff des fous à enfermer. Oh ! reprit Asmodée , je vais vous en montrer beaucoup d'autres qu'il ne seroit pas juste de croire plus sensés. Considérez dans cette grande maison, où vous apercevez tant de bougies allumées , trois hommes et deux femmes autour d'une table : ils ont soupe ensemble, et jouent présentement aux cartes, pour achever de passer la nuit, après quoi ils se sépareront. Telle est la vie que mènent ces dames et ces cavaliers : ils s'assemblent régulièrement tous les soirs, et se quittent au lever de l'aurore, pour aller dormir jusqu'à ce que les ténèbres reviennent chasser le jour; ils ont renoncé à la vue du soleil et des beautés de la nature. Ne diroit-on pas , à les voir ainsi environnés de flambeaux , que ce sont des morts qui attendent qu on leur rende les derniers devoirs ? Il n'est pas besoin d'enfermer ces fous-là, dit don Cleophas , ils le sont déjà.
Je vois dans les bras du sommeil , reprit le boiteux , un homme que j aime , et qui m affectionne aussi beaucoup , un sujet pétri d'une pâte de ma façon : c'est un vieux bachelier qui idolâtre le beau sexe. Vous ne sauriez lui parler d'une jolie dame , sans remarquer qu'il vous écoute avec un extrême plaisir : si vous lui dites qu'elle a une petite bouche , des lèvres vermeilles , des dents d'ivoire, un teint d albâtre ; en un mot, si vous la lui peignez en détail , il soupire à chaque trait , il tourne les yeux , il lui prend des élans de volupté. Il y a deux jours , qu en passant dans la rue d'Alcala ,
l56 LE DIABLE BOITEUX.
devant la boutique d'un cordonnier de femme, il s'arrêta tout court pour regarder une petite pantoufle qu'il y aperçut : après l'avoir considérée avec plus d'attention qu'elle n'en méritoit , il dit d'un air pâmé à un cavalier qui l'accompagnoit : Ah ! mon ami , voilà une pantoufle qui m'enchante l'imagination ! que le pied pour lequel on l'a faite doit être mignon ! je prends trop de plaisir à la voirj éloignons-nous promptement, il y a du péiil à passer par ici.
Il faut marquer de noir ce bachelier-là , dit Leandro Ferez. C'est juger sainement de lui, reprit le Diable, et l'on ne doit pas non plus marquer de blanc son plus proche voisin , un original d'auditeur, qui, parce qu'il a un équipage , rougit de honte quand il est obligé de se servir d'un carrosse de louage. Faisons une accolade de cet auditeur avec un licencié de ses parents, qui possède une dignité d'un grand revenu dans une église de Madrid, et qui va presque toujours en carrosse de louage pour en ménager deux fort propres , et quatre belles mules qu'il a chez 1 ui.
Je découvre dans le voisinage de l'auditeur et du bachelier un homme à qui l'on ne peut, sans injustice, refuser une place parmi les fous. C'est un cavalier de soixante ans qui fait l'amour à une jeune femme : il la voit tous les jours, et croit lui plaire en l'entretenant des bonnes fortunes qu'il a eues dans ses beaux jours ; il veut qu'elle lui tienne compte d'avoir été autrefois aimable.
Mettons avec ce vieillard un autre qui repose à dix pas de nous j un comte français qui est venu à Madrid pour voir la cour d'Espagae : ce vieux seigneur est dans