CHAPITRE X
son quatorzième lustre ; il a brillé dans ses belles années à la cour de son roi : tout le monde y admiroit jadis sa taille , son air galant , et l'on étoit surtout charmé du goût qu'il y avoit dans la manière dont il s'habilloit. Il a conservé tous ses habits, et il les porte depuis cinquante ans, en dépit de la mode, qui change tous les jours dans son pays; mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'il s'imagine avoir encore aujourd'hui les mêmes grâces qu'on lui trouvoit dans sa jeunesse.
Il n'y a point à hésiter, dit don Cleophas , plaçons ce seigneur français parmi les personnes qui sont dignes d'être pensionnaires dans la casa de los locos. J'y retiens une loge , reprit le démon , pour une dame qui demeure dans un grenier à côté de l'hôtel du comte : c'est une vieille veuve qui , par un excès de tendresse pour ses enfants , a eu la bonté de leur faire une donation de tous ses biens , moyennant une petite pension alimentaire que lesdits enfants sont obligés de lui faire, et que, par reconnoissance, ils ont grand soin de ne lui pas payer.
J'y veux envoyer aussi un vieux garçon de bonne famille , lequel n'a pas plutôt un ducat qu'il le dépense , et qui , ne pouvant se passer d'espèces , est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse , à qui il devoit trente pistoles, vint les lui demander , en disant qu'elle en avoit besoin pour se marier à un valet de chambre qui la recherchoit. Tu as donc d'autre argent, lui dit-il; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir ton mari pour trente pistoles ? Hé ! mais , répondit - elle , j ai encore outre cela deux cents ducats. Deux cents ducats 1 ré-
l58 LE DIABLE BOITEUX.
pliqua-t-il avec émotion , malepeste ! Tu n'as qu'à me , les donner à moi, je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte. Il fut pris au mot , et sa blanchisseuse est devenue sa femme.
Retenons trois places pour ces trois personnes qui reviennent de souper en ville , et qui rentrent dans cet hôtel à main droite , où elles font leur résidence. L'un est un comte qui se pique d'aimer les belles - lettres ; l'autre est son frère le licencié j et le troisième , un bel esprit attaché à eux. Ils ne se quittent presque point : ils vont tous trois ensemble partout en visite. Le comte n'a soin que de se louer; son frère le loue et se loue aussi lui-même ; mais le bel esprit est chargé de trois soins , de les louer tous deux , et de mêler ses louanges avec les leurs.
Encore deux places , l'une pour un vieux bouroreois fleuriste qui, n'ayant pas de quoi vivre , veut entretenir un jardinier et une jardinière , pour avoir soin d'une douzaine de fleurs qu'il a dans son jardin. L'autre, pour un histrion qui , plaignant les désagréments attachés à la vie comique , disoit l'autre jour à quelques - uns de ses camarades : Ma foi , mes amis , je suis bien dégoûté de la profession j oui, jaimerois mieux n'être quun petit gentilhomme de campagne , de mille ducats de rente.
De quelque côté que je tourne la vue , continua l'esprit , je ne découvre que des cerveaux malades. J'aperçois un chavalier de Calatrava , qui est si fier et si vain d'avoir des entretiens secrets avec la fille d'un grand, qu'il se croit de niveau avec les premières personnes de la cour. Il ressemble à Villius, qui s'imaginoit être gendre