CHAPITRE XIH. l
dora : la perte de l'un ou de l'autre de ces cavaliers me toucheroit sans doute , et je me la reprocherois sans cesse , quoique je n'en fusse que la cause innocente 5 mais si je vous ai paru alarmée , sachez que le péril qui menace ma réputation a fait toute ma crainte.
Don Alvaro Ponce , qui étoit naturellement brutal , perdit enfin patience : C'en est trop , dit-il d'un ton brusque ; puisque madame refuse de terminer la chose à l'amiable, le sort des armes en va donc décider ; et, parlant de cette sorte , il se mit en devoir de pousser don Fadrique, qui , de son côté, se disposa à le bien recevoir.
Alors la dame, plus effrayée par cette action, que déterminée par son penchant, s'écria tout éperdue : Arrêtez , seigneurs cavaliers ; je vais vous satisfaire. S'il n'y a pas d'autre moyen d'empêcher un combat qui intéresse mon honneur , je déclare que c est à don Fadrique de Mendoce que je donne la préférence.
Elle n'eut pas achevé ces paroles , que le disgracié Ponce, sans dire un seul mot, courut délier son cheval, qu'il avoit attaché à un arbre, et disparut, en jetant des regards furieux sur son rival et sur sa maîtresse. L'heureux Mendoce , au contraire , étoit au comble de sa joie : tantôt il se mettoit à genoux devant dona Theodora, tantôt il embrassoit le Tolédan, et ne pouvoit trouver d'expressions assez vives pour leur marquer toute la reconnoissance dont il se sentoit pénétré.
Cependant la dame , devenue plus tranquille après l'éloignemcnt de don Alvaro , songeoit avec quelque douleur qu elle venoit de s'engager à souffrir les soins
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d'un amant dont à la vérité elle estimoit le mérite , mais pour qui son cœur n'étoit pas prévenu.
Seigneur don Fadrique, lui dit-elle, j'espère que vous n'abuserez pas de la préférence que je vous ai donnée : vous la devez à la nécessité où je me suis trouvée de prononcer entre vous et don Alvaro : ce n'est pas que je n'aie toujours fait beaucoup plus de cas de vous que de lui ; je sais bien qu'il n'a pas toutes les bonnes qualités que vous avez : vous êtes le cavalier de Valence le plus parfait, c'est une justice que je vous rends ; je dirai même que la recherche d'un homme tel que vous peut flatter la vanité d'une femme; mais, quelque glorieuse qu'elle soit pour moi, je vous avouerai que je la vois avec si peu de goût , que vous êtes à plaindre de m'aimer aussi tendrement que vous le faites paroître. Je ne veux pourtant pas vous ôter toute espérance de toucher mon cœur ; mon indifférence n'est peut-être qu'un effet de la douleur qui me reste encore de la perte que j'ai faite depuis un an de don André de Cifuentes , mon mari. Quoique nous n'ayons pas été long-temps ensemble, et qu'il fut dans un âge avancé lorsque mes parents , éblouis de ses richesses , m'obligèrent à l'épouser, j'ai été fort affligée de sa mort : je le regrette encore tous les jours.
Eh ! n'est-il pas digne de mes regrets ? ajouta-t-elle : il ne ressembloit nullement à ces vieillards chagrins et jaloux qui, ne pouvant se persuader qu'une jeune femme soit assez sage pour leur pardonner leur foiblesse, sont eux-mêmes des témoins assidus de tous ses pas, ou la font observer par une duègne dévouée à leur tyrannie. Hélas ! il avoit en ma vertu une confiance dont un jeune