‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 119 sur 193 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

que dona Theodora ne vous préférât votre rival ; et j'eus de la joie lorsqu'elle se fut déterminée en votre faveur. Vous avez depuis si bien fortifié cette première impression , qu'au lieu de vouloir vous cacher mes ennuis , je cherche à m'épancher, et trouve une douceur secrète à vous découvrir mon âme : apprenez donc mes malheurs.

Tolède m'a vu naître , et don Juan de Zarate est mon nom. J'ai perdu, presque dès mon enfance , ceux qui m'ont donné le jour ; de manière que je commençai de bonne heure à jouir de quatre mille ducats de rente qu'ils m'ont laissés. Comme je pouvois disposer de ma main , et que je me croyois assez riche pour ne devoir consulter que mon cœur dans le choix que je ferois dune femme , j'épousai une fille d'une beauté parfaite , sans m'arrêter au peu de bien qu'elle avoit, ni à l'inégalité de nos conditions : j'étois charmé de mon bonheur ; et pour mieux goûter le plaisir de posséder une personne que j'aimois , je la menai , peu de jours après mon mariage , à une terre que j'ai à quelques lieues de Tolède.

Nous y vivions tous deux dans une union charmante , lorsque le duc de Naxera, dont le château est dans le voisinage de ma terre , vint , un jour qu'il chassoit , se rafraîchir chez moi. Il vit ma femme, et en devint amoureux : je le crus du moins; et ce qui acheva de me le persuader, c'est qu'il rechercha bientôt mon amitié avec empressement 5 ce qu il avoit jusque là fort négligé : il me mit de ses parties de chasse , me fit force présents , et encore plus d'offres de services.

Je fus d'abord alarmé de sa passion ; je pensai retourner à Tolède avec mon épouse ; et le ciel sans

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doute m'inspiroit cette pensée : effectivement, si j'eusse ôté au duc toutes les occasions de voir ma femme, j'au- 'rois évité tous les malheurs qui me sont arrivés; mais la confiance que j'avois en elle me rassura. Il me parut qu'il n'étoit pas possible qu'une personne que j'avois épousée sans dot , et tirée d'un état obscur, fût assez ingrate pour oublier mes bontés. Hélas! que je la connoissois mal ! l'ambition et la vanité , qui sont deux choses si naturelles aux femmes , étoient les plus grands défauts de la mienne.

Dès que le duc eut trouvé moyen de lui apprendre ses sentiments, elle se sut bon gré d'avoir fait une conquête si importante. L'attachement d'un homme que l'on traitoit d'Excellence chatouilla son orgueil, et remplit son esprit de fastueuses chimères : elle s'en estima davantage , et m'en aima moins. Ce que j'avois fait pour elle, au lieu d'exciter sa reconnoissance , ne fit plus que m' attirer ses mépris : elle me regarda comme un mari indigne de sa beauté , et il lui sembla que si ce grand seigneur', qui étoit épris de ses charmes , l'eût vue avant son mariage, il n'auroit pas manqué de l'épouser. Enivrée de ces folles idées , et séduite par quelques présents qui la flattoient, elle se rendit aux secrets empressements du duc.

Ils s'écrivoient assez souvent , et je n'avois pas le moindre soupçon de leur intelligence; mais enfin je fus assez malheureux pour sortir de mon aveuglement. Un jour je revins de la chasse de meilleure heure qu'à 1 ordinaire : j'entrai dans l'appartement de ma femme ; elle ne m'attendoit pas si tôt : elle venoit de recevoir une lettre du duc , et se préparoit à lui faire réponse.

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