CHAPITRE XIII
Elle ne put cacher son trouble à ma vue : j'en frémis, et voyant sur une table du papier et de 1 encre, je jugeai qu'elle me trahissoit. Je la pressai de me montrer ce qu'elle écrivoit; mais elle s'en défendit j de sorte que je fus obligé d'employer jusqu'à la violence pour satisfaire ma jalouse curiosité: je tirai de son sein, malgré toute sa résistance , une lettre qui contenoit ces paroles :
« Languirai'je toujours dans l'attente d'une seconde « entrevue ? Que vous êtes cruelle de me donner les « plus douces espérances , et de tant tarder à les rem- « plir! Don Juan va tous les jours à la chasse ou à To- « lède : ne devrions-nous pas profiter de ces occasions? « Ayez plus d'égard à la vive ardeur qui me consume. « Plaignez-moi, madame : songez que si c'est un plaisir « d'obtenir ce qu'on désire, c'est un tourment d'en at- « tendre long-temps la possession. «
Je ne pus achever de lire ce billet sans être transporté de rage : je mis la main sur ma dague , et, dans mon premier mouvement, je fus tenté d'ôter la vie à l'infidèle épouse qui m'ôtoit l'honneur; mais, faisant réflexion que c'étoit me venger à demi, et que mon ressentiment demandoit encore une autre victime, je me rendis maître de ma fureur: je dissimulai; je dis à ma femme , avec le moins d'agitation qu'il me fut possible : Madame , vous avez eu tort d'écouter le duc : l'éclat de son rang ne devoit point vous éblouir; mais les jeunes personnes aiment le faste : je veux croire que c'est là tout votre crime , et que vous ne m'avez point fait le dernier outrage; c'est pourquoi j'excuse votre indiscrétion, pourvu que vous rentriez dans votre devoir, et
que désormais, sensible à ma seule tendresse, vous ne songiez qu'à la mériter.
Après lui avoir tenu ce discours , je sortis de son appartement, autant pour la laisser se remettre du trouble où étoient ses esprits, que pour chercher la solitude dont j'avois besoin moi-même pour calmer la colère qui m'enflammoit. Si je ne pus reprendre ma tranquillité , j'affectai du moins un air tranquille pendant deux jours; et le troisième, feignant d'avoir à Tolède une affaire de la dernière conséquence , je dis à ma femme que j'étois obligé de la quitter pour quelque temps , et que je la priois d'avoir soin de sa gloire pendant mon absence.
Je partis; mais, au lieu de continuer mon chemin vers Tolède , je revins secrètement chez moi à l'entrée de la nuit, et me cachai dans la chambre d'un domestique fidèle , doù je pouvois voir tout ce qui entroit dans ma maison. Je ne doutois point que le duc n'eût été informé de mon départ , et je m'imaginois qu'il ne manqueroit pas de vouloir profiter de la conjoncture : j'espérois les surprendre ensemble ; je me promettois une entière vengeance.
Néanmoins je fus trompé dans mon attente : loin de remarquer qu'on se disposât au logis à recevoir un galant, je m'aperçus, au contraire, que l'on fermoit les portes avec exactitude; et trois jours s'étant écoulés sans que le duc eût paru , ni même aucun de ses gens , je me persuadai que mon épouse s'étoit repentie de sa faute , et qu elle avoit enfin rompu tout commerce avec son amant.
Prévenu de cette opinion , je perdis le désir de mv