‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 121 sur 193 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

venger; et me livrant aux mouvements d'un amour que la colère avoit suspendu , je courus à l'appartement de ma femme, je l'embrassai avec transport, et lui dis : Madame , je vous rends mon estime et mon amitié. Je vous avoue que je n'ai point été à Tolède ; j'ai feint ce voyage pour vous éprouver. Vous devez pardonner ce piège à un mari dont la jalousie n étoit pas sans fondement; je craignois que votre esprit, séduit par de superbes illusions , ne fut pas capable de se détromper; mais, grâces au ciel, vous avez reconnu votre erreur, et j'espère que rien ne troublera plus notre union.

Ma femme me parut touchée de ces paroles ; et laissant couler quelques pleurs : Que je suis malheureuse , s'écria-t-elle , de vous avoir donné sujet de soupçonner ma fidélité! J'ai beau détester ce qui vous a si justement irrité contre moi; mes yeux, depuis deux jours, sont vainement ouverts aux larmes ; toute ma douleur , tous mes remords seront inutiles; je ne regagnerai jamais votre confiance. Je vous la redonne , madame , interrompis-je tout attendri de laffliction qu'elle faisoit paro^tre ; je ne -^eux plus me souvenir du passé , puisque vous vous en repentez.

En effet, dès ce moment j'eus pour elle les mêmes égards que j'avois auparavant, et je recommençai à goûter des plaisirs qui avoient été si cruellement troublés : ils devinrent même plus piquants ; car ma femme, comme si elle eût voulu effacer de mon esprit toutes les traces de l'offense qu elle m'avoit faite , prenoit plus de soin de me plaire qu'elle n'en avoit jamais pris : je trouvois plus de vivacité dans ses caresses, et peu s'en

ipa I.E DIABLE BOITEUX.

falloit que je ne fusse bien aise du chagrin qu'elle m'avoit causé.

Je tombai malade en ce temps-là. Quoique ma maladie ne fût point mortelle , il n'est pas concevable combien ma femme en parut alarmée : elle passoit le jour auprès de moi; et la nuit, comme j'étois dans un appartement séparé, elle me venoit voir deux ou trois fois, pour apprendre par elle-même de mes nouvelles : enfin elle montroit une extrême attention à courir audevant de tous les secours dont j'avois besoin; il sembloit que sa vie fût attachée à la mienne. De mon côté, j'étois si sensible à toutes les marques de tendresse qu'elle me donnoit, que je ne pouvois me lasser de le lui témoigner. Cependant, seigneur Mendoce, elles n'étoient pas aussi sincères que je me l'imaginois.

Une nuit, ma santé commencoit alors à se rétablir, mon valet de chambre vint me réveiller : Seigneur, me dit-il tout ému , je suis fâché d interrompre votre repos; mais je vous suis trop fidèle pour vouloir vous cacher ce qui se passe dans ce moment chez vous : le duc de Naxera est avec madame.

Je fus si étourdi de cette nouvelle , qjie je regardai quelque temps mon valet sans pouvoir lui parler : plus je pensois au rapport qu'il me faisoit, plus j'avois de peine à le croire véritable. Non, Fabio, m'écriai -je, il n'est pas possible que ma femme soit capable d'une si grande perfidie ! tu n'es point assuré de ce que tu dis. Seigneur, reprit Fabio, plût au ciel que j'en pusse encore douter; mais de fausses apparences ne m'ont point trompé. Depuis que vous êtes malade, je soupçonne qu'on introduit presque toutes les nuits le duc dans

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