‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 122 sur 193 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

lappartement de madame : je me suis caché pour éclairclr mes soupçons , et je ne suis c£ue trop persuadé qu'ils sont justes.

A ce discours, je me levai tout furieux; je pris ma robe de chambre et mon épée, et marchai vers l'appartement de ma femme , accompagné de Fabio , qui portoit la lumière. Au bruit que nous fîmes en entrant, le duc, qui étoit assis sur le lit, se leva, et prenant un pistolet qu'il avoit à sa ceinture, il vint au-devant de moi et me tira; mais ce fut avec tant de trouble et de précipitation, qu'il me manqua. Alors jem'avancaisurlui brusquement, et lui enfonçai mon épée dans le cœur. Je m'adressai ensuite à ma femme, qui étoit plus morte que vive : Et toi , lui dis-je, infâme! reçois le prix de toutes tes perfidies. En disant cela , je lui plongeai dans le sein mon épée toute fumante du sang de son amant.

Je condamne mon emportement , seigneur don Fadrique , et j'avoue que j'aurois pu assez punir une épouse infidèle, sans lui oter la vie ; mais quel homme pourroit conserver sa raison dans une pareille conjoncture ? Peignez-vous cette perfide femme , attentive à ma maladie; représentez - vous toutes ses démonstrations d'amitié , toutes les circonstances, toute l'énormité de sa trahison ; et jugez si Ion ne doit point pardonner sa mort à un mari qu'une si juste fureur animoit.

Pour achever cette tragique histoire en deux mots : après avoir pleinement assouvi ma vengeance, je m habillai à la hâte ; je jugeai bien que je n'avois pas de temps à perdre ; que les parents du duc me feroient chercher par toute l'Espagne, et que le crédit de ma famille ne pouvant balancer le leur , je ne serois en

Lf DiABLF Koirrux. i3

I()4 f'E DIABLE BOITEUX.

sûreté que dans un pays étranger : c est pourquoi je choisis deux de mes meilleurs chevaux , et avec tout ce que j'avois d'argent et de pierreries, je sortis de ma maison avant le jour, suivi du valet qui m'avoit si bien prouvé sa fidélité : je pris la route de \alence , dans le dessein de me jeter dans le premier vaisseau qui feroit voile vers l'Italie. Gomme je passois aujourd'hui près du bois où vous étiez, j'ai rencontré dona Theodora, qui m'a prié de la suivre et de l'aider à vous sépai'er.

Après que le Tolédan eut achevé de parler , don Fadrique lui dit : Seigneur don Juan , vous vous êtes justement vengé du duc de Naxera : soyez sans inquiétude sur les poursuites que ses parents pourront faire : vous demeurerez, s'il vous plaît, chez moi, en attendant l'occasion de passer en Italie. Mon oncle est gouverneur de Valence ; vous serez plus en siireté ici qu'ailleurs , et vous y serez avec un homme qui veut être uni désormais avec vous d'une étroite amitié.

Zarate répondit à Mendoce dans des termes pleins de reconnoissance , et accepta l'asile qu'il lui présentoit. Admirez la force de la sympathie , seigneur don Cleophas, poursuivit Asmodée; ces deux jeunes cavaliers se sentirent tant d'inclination l'un pour l'autre , qu'en peu de jours il se forma entre eux une amitié comparable à celle d'Oreste et de Pylade. Avec un méi-ite égal, ils avoient ensemble un tel rapport d'humeur , que ce qui plaisoit à don Fadrique ne manquoit pas de plaire à don Juan ; c'étoitle même caractère : en6n, ils étoient faits pour s'aimer. Don Fadrique surtout étoit enchanté des manières de son ami : il ne pou voit même s'empêcher de les vanter à tout moment à dona Theodora.

Page 1