‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 123 sur 193 · CHAPITRE XIII. igS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. igS

Ils alloient souvent toiis deux chez cette dame, qui voyoit toujours avec indifférence les soins et les assiduités de Mendoce. Il en étoit très-mortifié , et s'en plaignoit quelquefois à son ami, qui, pour le consoler, lui disoit que les femmes les plus insensibles se laissoient enfin toucher; qu'il ne manquoit aux amants que la patience d'attendre ce temps favorable; qu'il ne perdît point courage ; que sa dame , tôt ou tard , récompenseroit ses services. Ce discours, quoique fondé sur l'expérience, ne rassuroit point le timide Mendoce , qui craignoit de ne pouvoir jamais plaire à la veuve de Gifuentes. Cette crainte le jeta dans une langueur qui faisoit pitié à don^Juan; mais don Juan fut bientôt plus à plaindre que lui.

Quelque sujet qu eût ce Tolédan d'être révolté contre les femmes, après l'horrible trahison de la sienne, il ne put se défendre d'aimer dona Theodora ; cependant, loin de s'abandonner à une passion qui offensoit son ami, il ne songea qu'à la combattre; et persuadé qu'il ne la pouvoit vaincre qu'en s'éloignant des yeux qui l'avoient fait naître, il résolut de ne plus voir la veuve de Gifuentes : ainsi, lorsque Mendoce le vouloit mener chez elle , il trouvoit toujours quelque prétexte pour s'en excuser.

D'une autre part , don Fadrique n'alloit pas une fois chez la dame , qu'elle ne lui demandât pourquoi don Juan n^la venoit plus voir. Un jour, qu'elle lui faisoit cette question , il lui répondit en souriant que son ami avoit ses raisons. Et quelles raisons peut-il avoir de me fuir? dit dona Theodora. Madame, repartit Mendoce, comme je voulols aujourd'hui vous l'amener , et que

je lui marquois quelque surprise sur ce qu'il refusoii de m accouipagner, il ma fait une confidence qu'il faut que je vous révèle pour le justifier. 11 m'a dit qu'il avoit fait une maîtresse, et que, n'ayant pas beaucoup de temps à demeurer dans cette ville , les moments lui ctoient chers.

Je ne suis point satisfaite de cette excuse, reprit en rougissant la veuve de Cifuentes ; il n'est pas permis aux amants d'abandonner leurs amis. Don Fadrique leiuarqua la rougeur de dona Theodora ; il crut que la vanité seule en étoit la cause , et que ce qui faisoit rougir la dame n'étoit qu'un simple dépit de se voiinégligée. 11 se trompoit dans sa conjecture : un mouve ment plus vif que la vanité excitoit l'émotion qu'elle laissoit paroître; mais de peur qu'il ne démêlât ses sentiments, elle changea de discours , et affecta, pendant le reste de l'entretien , un enjouement qui auroit mis en défaut la pénétration de Mendoce, quand il n'auroit pas d'abord pris le change.

Aussitôt que la veuve de Cifuentes se trouva seule , elle tomba dans une profonde rêverie : elle sentit alors toute la force de l'inclination qu'elle avoit conçue poiu' don Juan ; et la croyant plus mal récompensée qu'elle ne l'étoit : Quelle injuste et barbare puissance , dit-elle en soupirant , se plaît à enflammer des cœurs qui ne s accordent pas ! Je n'aime pas don Fadrique , qui m'adore , et je brûle pour don Juan , dont une autre qiu^ moi occupe la pensée ! Ah ! Mendoce , cesse de me reprocher mon indifférence, ton ami t'en venge assez.

A ces mots, un vif sentiment de douleur et de jalousie lui fit répandre quelques larmes j mais l'espérance, qui

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