CHA.PITRE XIII. I
in offriez votre secours de très-bonne grâce; et lu manière avec laquelle vous sûtes séparer deux rivaux furieux me fit concevoir une opinion fort avantageuse de votre adresse et de votre valeur. Le moyen que vous proposâtes pour les accorder nie déplut : je lie pouvois, sans beaucoup de peine, me résoudre à choisir l'un ou l'autre; mais, pour ne vous rien déguiser, je crois que vous aviez un peu de part à ma répugnance : car dans le même moment que, forcée parla nécessité, ma bouche nomma don Fadrique, je sentis que mon cœur se déclaroit pour l'inconnu. Depuis ce jour , que je dois appeler heureux, après l'aveu que vous m'avez fait , votre mérite a augmenté l'estime c[ue j'avois pour vous.
Je ne vous fais pas, continua-t-elle, un mystère de mes sentiments : je vous les déclare avec la même franchise que j'ai dit à Mendoce que je ne l'aimois point. Une femme qui a le malheur de se sentir du penchant pour un amant qui ne sauroit être à elle a raison de se contraindre , et de se venger du moins de sa foiblesse par un silence éternel ; mais je crois que l'on peut, sans scrupule, découvrir une tendresse innocente à un homme qui n'a que des vues légitimes. Oui , je suis lavie que vous m'aimiez , et j'en rends grâces au ciel , qui nous a sans doute destinés l'un pour l'autre.
Après ce discours , la dame se tut pour laisser parler don Juan , et lui donner lieu de faire éclater tous les transports de joie et de reconnoissance qu'elle croyoit lui avoir inspirés; mais, au lieu de paroître enchanté des choses qu'il venoit d'entendre, il demeura triste et j'èveur.
Que vois-je , don Juan ? lui dit-elle: J^uand , pour vous faire un sort qu'un autre que vous pourroit trouver digne d'envie, j'oublie la fierté de mon sexe, et vous montre une àme charmée , vous résistez à la joie que doit vous causer une déclaration si obligeante! vous gardez un silence glacé ! je vois même de la douleur dans vos yeux. Ah ! don Juan , quel étrange effet produisent en vous mes bontés!
Eh ! quel autre effet , madame , répondit tristement le Tolédan , peuvent-elles faire sur un cœur comme le mien ? Je suis d'autant plus misérable , que vous me témoignez plus d'inclination. Vous n'ignorez pas ce que Mendoce fait pour moi : vous savez quelle tendre amitié nous lie ; pourrois-je établir mon bonheur sur la ruine de ses plus douces espérances? Vous avez trop de délicatesse , dit dona Theodora : je n'ai rien promis à don Fadrique ; je puis vous offrir ma foi sans mériter ses reproches , et vous pouvez la recevoir sans lui faire un larcin. J'avoue que l'idée d'un ami malheureui^ doit vous causer quelque peine j mais, don Juan, estelle capable de balancer l'heureux destin qui vous attend ?
Oui , madame , répliqua-t-il d'un ton ferme ; un ami tel que Mendoce a plus de pouvoir sur moi que vous ne pensez. S'il vous étoit possible de concevoir toute la tendresse , toute la force de notre amitié , que vous me trouveriez à plaindre ! Don Fadrique n'a rien de caché pour moi; mes intérêts sont devenus les siens : les moindres choses qui me regardent ne sauroient échapper à son attention, ou, p«9ur tout dire en un mot, je partage son àme avec vous.
CHAPITHE XIII.
Ah ! si vous vouliez que je profitasse de vos bontés , il falloit me les laisser voir avant que j'eusse formé les nœuds d une amitié si forte. Charmé du bonheur de vous plaire , je n'aurois alors regardé iMendoce que comme un rival : mon cœur , en garde contre l'affection qu'il me marquoit , n'y auroit pas répondu , et je ne lui devrois pas aujourd'hui tout ce que je lui dois ; mais , madame , il n'est plus temps : j'ai reçu tous les services qu'il a voulu me rendre; j'ai suivi le penchant que j'avois pour lui : la reconnoissance et l'inclination me lient , et me réduisent enfin à la cruelle nécessité de renoncer au sort glorieux que vous me présentez.
En cet endroit , dona Theodora , qui avoit les yeux couverts de larmes , prit son mouchoir pour s'essuyer. Cette action troubla le Tolédan ; il sentit chanceler sa constance ; il commençoit à ne répondre plus de rien. Adieu , madame , continua-t-il d'une voix entrecoupée de soupirs , adieu ; il faut vous fuir pour sauver ma vertu ; je ne puis soutenir vos pleurs ; ils vous rendent trop redoutable. Je vais m'éloigner de vous pour jamais, et pleurer la perte de tant de charmes, que mon inexorable amitié veut que je lui sacrifie. En achevant ces paroles , il se retira avec un reste de fermeté qu'il n'avoit pas peu de peine à conserver.
Après son départ, la veuve de Cifuentes fut agitée de mille mouvements confus : elle eut honte de s'être déclarée à un homme qu elle n'avoit pu retenir ; mais , ne pouvant douter qu'il ne fût fortement épris , et que le seul intérêt d'un ami ne lui fît refuser la main qu'elle lui offroit , elle fut assez raisonnable pour admirer un si rare effort d amitié , au lieu de s en offenser. Néan-
moins , comme on ne sauroit s'empêcher de s'affliger (|uand les choses n'ont pas le succès que l'on désire, elle résolut d'aller dès le lendemain à la campagne pour dissiper ses chagrins, ou plutôt pour les augmenter: car la solitude est plus propre à fortifier l'amour qu'à laffoiblir.
Don Juan , de son côté , n'ayant pas trouvé Mendoce au logis , s'étoit enfermé dans son appartement pour s abandonner en liberté à sa douleur : après ce qu'il avoit fait en faveur d'un ami , il crut qu'il lui étoit permis du moins d'en soupirer; mais don Fadrique vint bientôt interrompre sa rêverie ; et jugeant à son visage qu'il étoit indisposé, il en témoigna tant d'inquiétude, que don Juan, pour le rassurer, fut obligé de lui dire qu'il n'avoit besoin que de repos. Mendoce sortit aussitôt pour le laisser reposer ; mais il sortit d'un air si triste, que le Tolédan en sentit plus vivement son infortune. O ciel! dit-il en lui-même, pourquoi faut-il que la plus tendre amitié du monde fasse tout le malheur de ma vie.^"
Le jour suivant, don Fadrique n'étoit pas encore levé, qu'on le vint avertir que dona Theodora étoit partie , avec tout son domestique, pour son château de Villaréal, et qu'il y avoit apparence qu'elle n'en reviendroit pas sitôt. Cette nouvelle le chagrina moins à cause des peines que fait souffrir léloignement d'un objet aimé , que parce qu'on lui avoit fait mystère de ce départ. Sans savoir ce qu'il en devoit penser, il en conçut un funeste présage.
Il se leva pour aller voir son ami, tant pour l'entretenir là-dessus , que pour apprendre l'état de sa santé.