CHAPITRE XIII. 20L
excuses; elle les rejeta. Enfin, je fus obligé de lui en Aôoouvrir la véritable cause. Je crus qu'après cette déclaration elle approuveroit le dessein que j'avois de la fuir ; mais , par un bizarre effet de mon étoile , vous le diraije ? oui , Mendoce , je dois vous le dire , je trouvai Theodora prévenue pour moi.
Quoique don Fadrique eût l'esprit du monde le plus doux et le plus raisonnable , il fut saisi d'un mouvement de fureur à ce discours, et interrompant encore son ami en cet endroit : Arrêtez , don Juan , lui dit-il , percez-moi plutôt le sein que de poursuivre ce fatal récit. Vous ne vous contentez pas de m'avouer que vous êtes mon rival , vous m'apprenez encore qu'on vous aime! Juste ciel! quelle confidence vous m'osez faire! Vous mettez notre amitié à une épreuve trop rude. Mais que dis-je , notre amitié ? vous l'avez violée , en conservant les sentiments perfides que vous me déclarez.
Quelle étoit mon erreur ! Je vovis croyois généreux , magnanime , et vous n'êtes qu'un faux ami , puisque vous avez été capable de concevoir un amour qui m'outrage. Je suis accablé de ce coup imprévu : je le sens d autant plus vivement, qu'il m'est porté par une main... Rendez-moi plus de justice, interrompit à son tour le Tolédan ; donnez-vous un moment de patience ; je ne suis rien moins qu'un faux ami. Ecoutez-moi , et vous vous repentirez de m'avoir appelé de ce nom odieux.
Alors il lui raconta ce qui s'étoit passé entre la veuve de Gifuentes et lui , le tendre aveu qu'elle lui avoit fait, et les discours qu'elle lui avoit tenus pour l'engager à se livrer sans scrupule à sa passion. 11 lui répéta ce qu'il
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avoit répondu à ce discours ; et à mesure qu il pai'loit de la fermeté qu il avoit fait paroître , don Fadrique sentoit évanouir sa fureur. Enfin , ajouta don Juan , l'amitié l'emporta sur l'amour : je refusai la foi de dona Theodora. Elle en pleura de dépit ; mais , grand Dieu ! que ses pleurs excitèrent le trouble dans mon àme ! je ne puis m'en ressouvenir sans trembler encore du péril que j'ai couru. Je commençois à me trouver barbare ; et pendant quelques instants, Mendoce , mon cœur vous devint infidèle. Je ne cédai pas pourtant à ma foiblesse, et je me dérobai, par une prompte fuite, à des larmes si dangereuses. Mais ce n'est pas assez d'avoir évité ce danger, il faut craindre pour l'avenir. Il faut bâter mon départ ; je ne veux plus m exposer aux regards de Theodora. Après cela, don Fadrique m'accusera-t-il encore d'ingratitude et de perfidie ?
Non , lui répondit Mendoce en l'embrassant , je vous rends toute votre innocence. J'ouvre les yeux; pardonnez un injuste reproche au premier transport d'un amant qui se voit ravir toutes ses espérances. Hélas! devois-je croire que dona^Tlieodora pourroit vous voir long-temps sans vous aimer, sans se rendre à ces charmes dont j'ai moi-même éprouvé le pouvoir .'^ Vous êtes un véritable ami. Je n'impute plus mon malheur qu'à la fortune, et loin de vous haïr , je sens augmenter pour vous ma tendresse. Hé quoi ! vous renoncez pour moi à la possession de dona Theodora! Vous faites à notre amitié un si grand sacrifice , et je n'en serois pas touché! Vous pouvez dompter votre amour , et je ne ferois pas un effort pour vaincre le mien ! Je dois répondre à votre générosité , don Juan; suivez le penchant qui
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VOUS entraîne ; épousez la veuve tle Cifuentes ; que mon cœur , s'il veut , eu gémisse ; Mendoce vous en presse.
Vous m'en pressez en vain , répliqua Zarate. J'ai pour elle , je le confesse , une passion violente ; mais votre repos m'est plus cher que mon bonheur. Et le repos de Theodora , reprit don Fadrique , vous doit-il être indifférent ? Ne nous flattons point : le penchant qu'elle a pour vous décide de mon sort. Quand vous vous éloigneriez d'elle j quand, poiu' me la céder, vous iriez loin de ses yeux traîner une vie déplorable , je n'en serois pas mieux : puisque je n'ai pu lui plaire jusqu'ici , je ne lui plairai jamais ; le ciel n'a réservé cette gloire qu'à vous seul. Elle vous a aimé dès le premier moment qu'elle vous a vu ; elle a pour vous une inclination naturelle ; en un mot , elle ne sauroit être heureuse qu'avec vous : recevez donc la main qu'elle vous présente ; comblez ses désirs et les vôtres ; abandonnez-moi à mon infortune ; et ne faites pas trois misérables , lorsqu'un seul peut épuiser toute la rigueur du destin.
Asmodée , en cet endroit , fut obligé d interrompre son récit , pour écouter l'écolier , qui lui dit : Ce que vous me racontez est surprenant. Y a-t-il en effet des irens d'un si beau caractère ? Je ne vois dans le monde que des amis qui se brouillent , je ne dis pas pour des maîtresses comme dona Theodora , mais pour des coquettes fieffées. Un amant peut-il renoncer à un objet (ju'il adore , et dont il est aimé , de peur de rendre un ami malheureux ? Je ne croyois cela possible que dans la nature du roman , où l'on peint les hommes tels qu ils
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devroient être , plutôt que tels qu'ils sont: Je demeure d'accord, répondit le Diable , que ce n'est pas une chose fort ordinaire; mais elle est non seulement dans la nature du roman , elle est aussi dans la belle nature de l'homme. Cela est si vrai , que depuis le déluge j'en ai vu deux exemples , y compris celui-ci. Revenons à mon histoire.
Les deux amis continuèrent à se faire un sacrifice de leurpassion;et l'un ne voulant point céder àla générosité de l'autre, leurs sentiments amoureux demeurèrent suspendus pendant quelques jours. Ils cessèrent de s'entretenir de Theodora ; ils n'osoient plus même prononcer son nom. Mais tandis que l'amitié triomphoit ainsi de l'amour dans la ville de Valence , l'amour, comme pour s'en venger , régnoit ailleurs avec tyrannie , et se faisoit obéir sans résistance.
Dona Theodora s'abandonnoit à sa tendresse dans son château de Yillaréal, situé près de la mer. Elle pensoit sans cesse à don Juan , et ne pouvoit perdre l'espérance de l'épouser, quoiqu'elle ne dût pas s'y attendre , après les sentiments d'amitié qu'il avoit fait éclater pour don Fadrique.
Un jour, après le coucher du soleil, comme elle prenoit sur le bord de la mer le plaisir de la promenade avec une de ses femmes , elle aperçut une petite chaloupe qui venoit gagner le rivage. Il lui sembla d'abord qu'il y avoit dedans sept à huit hommes de fort mauvaise mine ; mais après les avoir vus de plus près , et considérés avec plus d'attention, elle jugea qu'elle avoit pris des masques pour des visages. En effet c'étoient des gens masqués, et tous armés dépées et de baïonnettes.