CHAPITRE XrV
Du démêlé d'un poète tragique avec un auteur comique.
L'ÉCOLIER ne put s'empêcher d'interrompre le Diable en cet endroit : Seigneur Asmodée , lui dit-il, il n'y a pas moyen de résister à la curiosité que j'ai de savoir ce que signifie une chose qui attire mon attention , malgré le plaisir que je prends à vous écouter. Je remarque dans une chambre deux hommes en chemise qui se tiennent à la gorge et aux cheveux , et plusieurs personnes en robe de chambre qui s'empressent à les séparer : apprenez-moi , je vous prie , ce que cela veut dire. Le démon, qui ne cherchoit qu'à le contenter, lui donna sur-le-champ cette satisfaction de la manière suivante.
Les personnages que vous voyez en chemise et qui se battent , lui dit-il , sont deux auteurs français ; et les gens qui les séparent sont deux Allemands, un Flamand et un Italien. Ils demeurent tous dans la même maison, qui est un hôtel garni, où il ne loge guère que des étrangers. L'un de ces auteurs fait des tragédies, et raùti'e des comédies. Le premier , pour quelque désagrément qu'il a essuyé en France, est venu en Espagne ; et le dernier , peu content de sa condition à Paris , a fait lie même voyage, dans l'espérance de trouver à Madrid une meilleure fortune.
I^e poète tragique est un esprit vain et présomp-
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tueux, qui s'est fait, en dépit de la plus saine partie du public, une assez grande réputation dans son pays. Pour tenir sa muse en haleine, il compose tous les jours: ne pouvant dormir cette nuit, il a commencé une pièce dont il a tiré le sujet de l'Iliade. Il en a fait une scène ; et comme son moindre défaut est d'avoir , ainsi que ses confrères, une démangeaison continuelle d'assassiner les gens du récit de ses ouvrages , il s'est levé , a pris sa chandelle, et, tout en chemise, est venu frapper rudement à la porte de l'auteur comique , qui, faisant un meilleur usage de son temps, dormoit d'un profond sommeil.
Celui-ci s'est réveillé au bruit, et est allé ouvrir à l'autre , qui , d'un air de possédé, lui a dit en entrant : Tombez, mon ami, tombez à mes genoux; adorez un génie que Melpomène favorise. Je viens d'enfanter des vers , mais, que dis-je,je viens? c'est Apollon luimême qui me les a dictés : si j'étois à Paris , j'irois les lire aujourd'hui de maison en maison ,• j'attends qu'il soit jour pour en aller charmer monsieur notre ambassadeur , aussi bien que tous les Français qui sont à Madrid. Avant que je les montre à personne, je veux vous les réciter.
Je vous remercie de la préférence, a répondu l'auteur comique, en bâillant de toute sa force : ce qu'il y a de fâcheux, c'est que vous prenez mal votre temps; je me suis couchç fort tard : le sommeil m'accable , et je ne réponds pas que j'entende , sans me rendormir , tous les vers que vous avez à me dire. Oh ! j'en réponds bien, moi, a repris le poète tragique : quand vous seriez mort, la scène que je viens de composer seroit capable de vous