CHAPITRE XV
vailler dans les jardins du harem '. Cette occupation , quoique pénible pour un gentilhomme , ne laissa pas de lui être agréable, à cause de la solitude qu'elle deraandoit. Dans la situation où il setrouvoit,riennepouvoitle flatter davantage que la liberté de s'occuper de ses malheurs. Il y pensoit sans cesse; et son esprit, loin de faire quelque effort pour se détacher des images les plus affligeantes , sembloit prendre plaisir à se les retracer.
Un jour que , sans apercevoir le dey qui se promenoit dans le jardin , il chantoit une chanson triste en travaillant , Mezzomorto s'arrêta pour l'écouter : il fut assez content de sa voix ; et s'approchant de lui par curiosité , il lui demanda comment il se nommoit : le Tolédan lui répondit qu'il s'appeloit Alvaro. En entrant chez le dey , il avoit jugé à propos de changer de nom, suivant la coutume des esclaves, et il avoit pris celui-là, parce qu'ayant continuellement dans l'esprit l'enlèvement de Theodora par Alvaro Ponce , il lui étoit venu à la bouche plutôt qu'un autre. Mezzomorto, qui savoit passablement l'espagnol , lui fit plusieurs questions sur les coutumes d Espagne , et particulièrement sur la conduite que les hommes y tiennent pour se rendre agréables aux femmes : à quoi don Juan répondit d'une manière dont le dey fut très-satisfait.
Alvaro , lui dit-il , tu parois avoir de l'esprit , et je ne te crois pas un homme du comnmn ; mais qui que tu puisses être , tu as le bonheur de me plaire , et je veux t'honorer de ma confiance. Don Juan, à ces mots.
' C'est le nom que l'on donne à tons les sérails des particuliers ; il n'y a qa>. le sérail du grand seigneur qui soit appelé sérail.
Le Diable boiteux. i5
se prosterna aux pieds du dey, et se leva après avoir porté le bas de sa robe à sa bouche, à ses yeux, et ensuite sur sa tête.
Pour commencer à t'en donner des marques , reprit Mezzomorto , je te dirai que j'ai dans mon sérail les plus belles femmes de 1 Europe. J'en ai une entre autres à qui rien n'est comparable ; je ne crois pas que le grand-seigneur même en possède une si parfaite , quoique ses vaisseaux lui en apportent tous les jours de tous les endroits du monde. 11 semble que son visage soit le soleil réfléchi; et sa taille paroît être la tige du rosier planté dans le jardin dÉram. Tu m'en vois enchanté.
Mais ce miracle de la nature , avec une beauté si rare , conserve une tristesse mortelle que le temps et mon amour ne sauroient dissiper. Bien que la fortune l'ait soumise à mes désirs , je ne les ai point encore satisfaits ; je lésai toujours domptés; et, contre l'usage ordinaire de mes pareils , qui ne recherchent que le plaisir des sens, je me suis attaché à gagner son cœur par une complaisance et par des respects que le dernier des musulmans auroit honte d avoir pour une esclave chrétienne.
Cependant , tous mes soins ne font qu'aigrir sa mélancolie, dont l'opiniâtreté commence enfin à me lasser. L'idée de l'esclavage n'est point gravée dans l'esprit des autres avec des traits si profonds : mes regards favorables l'ont bientôt effacée ; cette longue douleur fatigue ma patience. Toutefois , avant que je cède à mes transports , il faut que je fasse un effort encore : je veux me servir de ton entremise. Comme lesclave est chrétienne , et même de ta nation , elle pourra prendre de la con-