‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 136 sur 193 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

fiance en toi , et tu la persuaderas mieux qu'un autre. Vante-lui mon rang et mes richesses : représente-lui que je la distinguerai de toutes mes esclaves ; fais-lui même envisager , s'il le faut , qu'elle peut aspirer à l'honneur d'être un jour la femme de Mezzomorto , et dis-lui que j'aurai pour elle plus de considération que je n'en aurois pour une sultane dont sa hautesse voudroit m'offrir la main.

Don Juan se prosterna une seconde fois devant le dey, et, quoique peu satisfait de cette commission , l'assura qu'il feroit tout son possible pour s'en bien acquitter. C est assez , répliqua Mezzomorto , abandonne ton ouvrage et me suis : je vais, contre nos usages, te faire parler en particulier à cette belle esclave. Mais crains d'abuser de ma confiance j des supplices inconnus aux Turcs mêmes puniroient ta témérité. Tâche de vaincre sa tristesse , et songe que ta liberté est attachée à la fin de mes souffrances. Don Juan quitta son travail, et suivit le dey , qui avoit pris les devants pour aller disposer la captive affligée à recevoir son agent.

Elle étoit avec deux vieilles esclaves qui se retirèrent d'abord qu'elles virent paroître Mezzomorto. La belle esclave le salua avec beaucoup de respect; mais elle ne put s'empêcher de frémir : ce qui lui arrivoit toutes les fois qu'il s'offroit à sa vue. Il s'en aperçut, et pour la rassurer : Aimable captive, lui dit-il, je ne viens ici que pour vous avertir qu il y a parmi mes esclaves un Espagnol que vous serez peut-être bien aise d'entretenir : si vous souhaitez le voir, je lui accorderai la permission de vous parler , et même sans témoins.

La belle esclave témoigna qu'elle le vouloit bien. Je

vais vous l'envoyer , reprit le dey : puisse-t-il par ses discours soulager vos ennuis ! En achevant ces pai'oles il sortit ; et rencontrant le Tolëdan qui arrivoit , il lui dit tout bas : Tu peux entrer ; et , après que tu auras entretenu la captive, tu viendras dans mon appartement me rendre compte de cet entretien.

Zarate entra aussitôt dans la chambre , poussa la porte , salua l'esclave sans attacher ses yeux sur elle , et l'esclave reçut son salut sans le regarder fixement ; mais , venant tout-à-coup à s'envisager l'un l'autre avec attention, Ils firent un cri de surprise et de joie. O ciel! dit le Tolédan en s approchant d'elle , n'est-ce point une image vaine qui me séduit ? est-ce en effet donaTheodora que je vois ? Ah ! don Juan , s'écria la belle esclave , est-ce vo VIS qui me parlez? Oui, madame, répondit-il en baisant tendrement une de ses mains, c'est don Juan lui - même. Reconnoissez - moi à ces pleurs que mes yeux , charmés de vous revoir , ne sauroient retenir , à ces transports que votre présence seule est capable d'exciter : je ne murmure plus contre la fortune, puisqu'elle vous rend à mes veux Mais où m'emporte une

joie immodérée ? j'oublie que vous êtes dans les fers. Par quel nouveau caprice du sort y êtes-vous tombée.^ comment avez-vous pu vous sauver de la téméraire ardeur de don Alvaro ? Ah ! qu'elle m'a causé d'alarmes ! et que je crains d'apprendre que le ciel n'ait pas assez protégé la vertu !

Le ciel , dit dona Theodora , m'a vengée d' Alvaro

Ponce. Si j'avois le temps de vous raconter Vous en

avez tout le loisir, interrompit don Juan : le dey me permet dêtie avec vous, et , ce qui doit vous surpren-

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tire, de vous entretenir sans témoins. Profitons de ces heureux moments ; instruisez-moi de tout ce qui vous est arrivé depuis votre enlèvement jusqu'ici. Eh! qui vous a dit , reprit-elle , que c'est par don Alvaro que j'a* été enlevée ? Je ne le sais que trop bien , repartit don Juan. Alors il lui conta succinctement de quelle manière il l'avoit appris , et comme Mendoce et lui s'étant embarqués pour aller chercher son ravisseur , ils avoient été pris par des corsaires. Dès qu'il eut achevé son récit , Theodora commença le sien en ces termes :

Il n'est pas besoin de vous dire que je fij^ fort étonnée de me voir saisie par une troupe de gens masqués : je m'évanouis entre les bras de celui qui me portoit 5 et quand je revins de mon évanouissement, qui fut sans doute très-long, je me trouvai seule avec Inès, une de mes femmes , en pleine mer, dans la chambre de poupe d'un vaisseau qui avoit les voiles au vent.

La malheureuse Inès se mit à m'exhorter à prendre patience , et j eus lieu de juger, par ses discours , qu'elle étoit d'intelligence avec mon ravisseur. Il osa se montrer devant moi; et venant se jeter à mes pieds: ]Madame, me dit-il, pardonnez à don Alvaro le moyen dont il se sert pour vous posséder : vous savez quels soins je vous ai rendus , et par quel attachement j'ai disputé votre cœur à don Fadrique , jusqu'au jour que vous lui avez donné la préférence. Si je n'avois eu pour vous qu'une passion ordinaire , je laurois vaincue ; et je me serois consolé de mon malheur ; mais mon sort est d adorer vos charmes : tout méprisé que je suis, je ne saurois m'affranchir de leur pouvoir. Ne craignez rien pourtant de la violence de mon amour; je nai point

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attenté à votre* liberté pour effrayer votre vertu par d'indignes efforts ; et je prétends que , dans la retraite où je vous conduis , un nœud éternel et sacré unisse nos cœurs.

Il me tint encore d'autres discours dont je ne puis bien me ressouvenir; mais, à l'entendre, il sembloit qu'en me forçant à l'épouser , il ne nie tyrannisoit pas , et que je devois moins le regarder comme un ravisseur insolent, que comme un amant passionné. Pendant qu'il parla, je ne fis que pleurer et me désespérer; c'est pourquoi il me quitta, sans perdre le temps à me persuader; mais en se Retirant il fît un signe à Inès, et je compris que c'étoit pour qu'elle appuyât adroitement les raisons dont il avoit voulu m éblouir.

Elle n'y manqua point : elle me représenta même qu'après l'éclat d'un enlèvement, je ne pourrois guère me dispenser d'accepter la main d'Alvaro Ponce , quelque aversion que j'eusse pour lui ; que ma réputation ordonnoit ce sîicrifice à mon cœur. Ce n'étoit pas le moyen d'essuyer mes larmes , que de me faire voir la nécessité de ce mariage affreux ; aussi étois-je inconsolable. Inès ne savoit plus que me dire , lorsque tout-à-coup nous entendîmes sur le tillac un grand bruit qui attira toute notre attention.

Ce bruit, que faisoient les gens de don Alvaro , étoit causé par la vue d'un gros vaisseau qui venoit fondre sur nous à voiles déplovées : comme le nôtre n'étoit pas si bon voilier que celui-là, il nous fut impossible de l'éviter. Il s' approcha de nous , et bientôt nous entendîmes crier : Arrive^ aiiive. Mais Alvaro Ponce et ses gens , aimant mieux mourir que de se rendre , furent

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