‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 137 sur 193 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

assez hardis pour vouloir combattre. L'action fut trèsvive : je ne vous en ferai point le détail ; je vous dirai seulement que don Alvaro et tous les siens y périrent, après s'être battus comme des désespérés. Pour nous , l'on nous fit passer dans le gros vaisseau, qxii appartenoit à Mezzomorto, et que commandoit Aby Aly Osman, un de ses officiers.

Aby Aly me regarda long-temps avec quelque surprise; et connoissant à mes habits que j'étois Espagnole, il me dit en langue castillane : Modérez votre affliction : consolez-vous d'être tombée dans l'esclavage; ce malheur étoit inévitable pour vous ; mais que dis-je , ce malheur ? c'est un avantage dont vous devez vous applaudir. Vous êtes trop belle pour vous borner aux hommages des chrétiens. Le ciel ne vous a point fait naître pour ces misérables mortels ; vous méritez les vœux des premiers hommes du monde : les seuls musulmans sont dignes de vous posséder. Je vais , ajoutat-il , reprendre la route d'Alger : quoique je n'aie point fait d'autre prise, je suis persuadé que le dey mon maître sera satisfait de ma course. Je ne crains pas qu'il condamne l'impatience que j'aurai eue de remettre entre ses mains une beauté qui va faire ses délices , et tout l'ornement de son sérail.

A ce discours, qui me faisoit connoître ce quej'avois à redouter , je redoublai mes pleurs. Aby Aly, qui voyoit d'un autre œil que moi le sujet de ma frayeur, n'en fit que rire, et cingla vers Alger, tandis que je m'affligeois sans modération. Tantôt j'adressois mes soupirs au ciel et j'implorois son secours; tantôt je souhaitois que qvu^lques vaisseaux chrétiens vinssent nous

attaquer, ou que les flots nous engloutissent 5 après cela, je souhaitois que mes larmes et ma douleur me rendissent si effroyable , que ma vue pût faire horreur au dey : vains souhaits que ma pudeur alarmée me faisoit former. Nous arrivâmes au port : on me conduisit dans ce palais ; je parus devant Mezzomorto.

Je ne sais point ce que dit Aby Aly en me présentant à son maître, ni ce que son maître lui répondit, parce qu'ils se parlèrent en .turc ;' mais je crus m apercevoir , aux gestes et aux regards du dey , que j'avois le malheur de lui plaire ; et les choses qu'il me dit ensuite en espagnol achevèrent de me mettre au désespoir, en me confirmant dans cette opinion.

Je me jetai vainement à ses pieds , et lui promis tout ce qu'il vouloit pour ma rançon : j'eus beau tenter son avarice , par l'offre de tous mes biens , il me dit qu'il m'estimoit plus que toutes les richesses du monde. Il me fit préparer cet appartement , qui est le plus magnifique de son palais ; et depuis ce temps-là il n'a rien épargné pour bannir la tristesse dont il me voit accablée. Il m'amène tous les esclaves de l'un et de l'autre sexe qui savent chanter ou jouer de quelque instrument. Il m'a ôté Inès , dans la pensée qu'elle ne faisoit que nourrir mes chagrins ; et je suis servie par de vieilles esclaves qui m'entretiennent sans cesse de l'amour de leur maître , et de tous les différents plaisirs qui me sont réservés.

Mais tout ce qu'on met en usage pour me, divertir produit un effet tout contraire : rien ne peut me consoler. Captive dans ce détestable palais , qui retentit tous les jours des cris de l'innocence opprimée , je

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