CHAPITRE XV
souffre encore moins delà perte de ma liberté que de la teiTeur que m'inspire lodieuse tendresse du dey. Quoique je n'aie trouvé en lui jusqu'à ce jour qu'un amant complaisant et respectueux , je n'en ai pas moins d'effroi, et je crains que, lassé d'un respect qui le gêne déjà peut-être, il n'abuse enfin de son pouvoir : je suis agitée sans relâche de cette affreuse crainte, et chaque instant de ma vie m'est un supplice nouveau.
Dona Theodora ne put achever ces paroles sans verser des pleurs. Don Juan en fut pénétré. Ce n'est pas sans raison, madame, lui dit-il, que vous vous faites de l'avenir une si horrible image,- j'en suis autant épouvanté que vous. Le respect du dey est plus prêt se démentir que vous ne pensez ; cet amant soumis dépouillera bientôt sa feinte douceur , je ne le sais que trop, et je vois tous les dangers que vous courez.
Mais, continua-t-il en changeant de ton, je n'en serai point un témoin tranquille. Tout esclave que je suis , mon désespoir est à craindre : avant que Mezzo-
morto vous outrage , je veux enfoncer dans son sein
Ah ! don Juan , interrompit la veuve de Cifuentes , quel projet osez-vous concevoir ? gardez-vous bien de l'exécuter. De quelles cruautés cette mort scroit suivie ! Les Turcs ne la vengeroient-ils pas ? les tourments les
plus [effroyables Je ne puis y, penser sans frémir!
D'ailleurs , n'est-ce pas vous exposera un péril superflu? En ôtant la vie au dey , me rendriez-vous la liberté i* Hélas ! je serois vendue à quelque scélérat peut-être , qui auroit moins de respect pour moi que Mezzomorto. C'est à toi, ciel, à montrer ta justice! tu connois la brutale envie du dey; tu me défends le fer et le poison ;
c'est donc à toi de prévenir un crime qui t'offense.
Oui, madame, reprit Zarate, le ciel le préviendra; je sens d(^à qu'il m'inspire ; ce qui me vient dans l'esprit en ce moment est sans doute un avis secret qu'il me donne. Le dey ne m'a permis de vous voir que pour vous porter à répondre à son amour. Je dois aller lui rendre compte de notre conversation : il faut le tromper. Je vais lui dire que vous n'êtes pas inconsolable; que la conduite qu'il tient avec vous commence à soulager vos peines ; et que s'il continue , il doit tout espérer : secondez-moi de votre côté. Quand il vous reverra, qu'il vous trouve moins triste qu'à l'ordinaire : feignez de prendre quelque sorte de plaisir à ses discours.
Quelle contrainte! interrompit dona Theodora. Comment une àme franche et sincère pourra-t-elle se trahir jusque là ! et quel sera le fruit d'une feinte si pénible ? Le dey , répondit-il , s'applaudira de ce changement , et voudra, par sa complaisance, achever de vous gagner; pendant ce temps-là je travaillerai à votre liberté. J^'ouvrage, j'en conviens, est difficile; mais je connois un esclave adroit, dont j'espère que l'industrie ne nous sera pas inutile.
Je vous laisse, poursuivit-il; l'affaire veut de la diligence : nous nous reverrons. Je vais trouver le dey, et tâcher d'amuser par des fables son impétueuse ardeur. Vous , madame , préparez-vous à le recevoir : dissimulez , efforc ez-vous ; que vos regards, que sa présence blesse, soient désarmés de haine et de rigueur; que votre bouche , qui ne s'ouvre tous les jours que pour déplorer votre infortune, tienne un langage qui le flatte: ne craignez point de lui paroître trop favorable; il faut