CHAPITRE XV
tout promettre pour ne rien accorder. C'est assez, repartit Theoclora , je ferai tout ce que vous me dites , puisque le malheur qui me menace m'impose cette cruelle nécessité. Allez, don Juan , employez tous vos soins à finir mon esclavage ; ce sera un surcroît de joie pour moi si je tiens de vous ma liberté.
Le Tolédan , suivant l'ordre de Mezzomorto , se rendit auprès de lui. Hé bien , Alvaro , lui dit ce dey avec beaucoup d'émotion, quelles nouvelles m'apportes- tu de la belle esclave ? l'as-tu disposée à m'écouter ? Si tu m'apprends que je ne dois point me flatter de vaincre sa farouche douleur, je jure, parla tête du grand-seigneur mon maître , que j'obtiendrai dès aujourd'hui par la force ce que l'on refuse à ma complaisance. Seigneur, lui répondit don Juan, il n'est pas besoin de faire ce serment inviolable : vous ne serez point obligé d'avoir recours àla violence pour satisfaire votre amour. L'esclave est une jeune dame qui n'a point encore aimé ; elle est si fière , qu'elle a rejeté les vœux des premiers seigneurs d'Espagne: elle vivoit en souveraine dans son pays: elle se voit captive ici; une âme orgueilleuse doit sentir long-temps la différence de ces conditions. Cependant cette superbe Espagnole s'accoutumera comme les autres à l'esclavage; j'ose même vous dire que déjà ses fers commencent à lui moins peser : ces déférences attentives que vous avez pour elle , ces soins respectueux qu'elle n'attendoit pas de vous, adoucissent ses déplaisirs, et triomphent peu à peu de sa fierté. Ménagez, seigneur, cette favorable disposition; continuez, achevez de charnier cette belle esclave par de non' veaux respects, et vous la verrez bientôt, rendue à
VOS désirs, perdre dans vos bras l'amour de la liberté.
Tu me ravis par ce discours , s'écria le dey : l'espoir que tu me donnes peut tout sur moi. Oui, je retiendrai mon impatiente ardeur pour mieux la satisfaire; mais ne me trompes-tu point, ou ne t es-tu pas trompé toi-même .•* Je vais tout à l'heure entretenir l'esclave: je veux voir si je démêlerai dans ses yeux ces flatteuses apparences que tu y as remarquées. En disant ces paroles, il alla trouver Theodora, et le Tolédan retourna dans le jardin, où il rencontra le jardinier, qui étoit cet esclave adroit dont il prétendoit employer l'industrie pour tirer d'esclavage la veuve de Cifuentes.
Le jardinier, nommé Francisque, étoit Navarrois : il connoissoit parfaitement Alger pour y avoir servi plusieurs patrons avant que d'être au dey. Francisque , mon ami , lui dit don Juan , vous me voyez très-affligé. Il y a dans ce palais une jeune dame des plus considérables de Valence : elle a prié Mezzomorto de taxer lui-même sa rançon ; mais il ne veut pas qu'on la rachète, parce qu'il en est amoureux. Et pourquoi cela vous chagrine-t-il si fort ? lui dit Francisque. C'est que je suis de la même ville , repartit le Tolédan : ses parents et les miens sont intimes amisj il n'est rien que je ne fusse capable de faire pour contribuer à la mettre en liberté.
Quoique ce ne soit pas une chose aisée, répliqua Francisque, j'ose vous assurer que j en viendrois à bout , si les parents de la dame étoient d'humeur à bien payer ce service. N'en doutez pas , repartit don Juan ; je réponds de leur reconnoissance , et surtout de la sienne. On la nomme dona Theodora : elle est veuve