‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 140 sur 193 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

d'un homme qui lui a laissé de grands biens , et elle est aussi généreuse que riche ; en un mot, je suis Espagnol et noble , ma parole doit vous suffire.

Hé bien , reprit le jardinier , sur la foi de votre promesse , je vais chercher un renégat catalan que je con-

nois , et lui proposer Que dites-vous ? interrompit le

Tolédan tout surpris ; vous pourriez vous fier à un misérable qui n'a pas eu honte d'abandonner sa religion pour Quoique renégat, interrompit à son tour Francisque , il ne laisse pas d'être honnête homme ; il me paroît plus digne de pitié que de haine , et je le trouverois excusable, si son, crime pouvoit recevoir quelque excuse. Voici son histoire en deux mots :

Il est natif de Barcelonne , et chirurgien de pi^ofession. Voyant qu'il ne faisoit pas trop bien ses affaires à Barcelonne, il résolut d'aller s'établir à Car thagène , dans la pensée qu'en changeant de lieu il deviendroit plus heureux qu'il n'étoit. Il s'embarqua donc pour Carthagène avec sa mère ; mais ils rencontrèrent un pirate d'Alger qui les prit, et les amena dans cette ville. Ils furent vendus, sa mère à un Maure, et lui à un Turc qui le maltraita si fort , qu'il embrassa le mahométisme pour finir son cruel esclavage , conmie aussi pour procurer la liberté à sa mère , qu'il voyoit traitée avec beaucoup de rigueur chez le Maure son patron. En effet, s'étant mis à la solde du hacha, il alla plusieurs fois en course, et amassa quatre cents patagons : il en employa une partie au rachat de sa mère; et, pour faire valoir le reste, il se mit en tête décumer la mer pour son compte.

Il se fit capitaine, il acheta un petit vaisseau sans

pont; et, avec quelques soldats turcs qui voulurent bien se joindre à lui, il alla croiser entre Alicante et Carthagène; il revint charge de butin. Il retourna encore, et ses courses lui réussirent si bien , qu'il se vit enfin en état darmer un gros vaisseau , avec lequel il fit des prises considérables : mais il cessa d'être heureux. Un jour il attaqua une frégate française qui maltraita tellement son vaisseau, qu'il eut de la peine à regagner le port d Alger. Comme on juge en ce pays-ci du méiite des pirates par le succès de leurs entreprises , le renégat tomba par ses disgrâces dans le mépris des Turcs. Il en eut du dépit et du chagrin : il vendit son vaisseau, et se retira dans une maison hors de la ville, où depuis ce temps-là il vit du bien qui lui reste, avec sa mère, et plusieurs esclaves qui les servent.

Je le vais voir souvent : nous avons demeuré ensemble chez le même patron ; nous sommes fort amis; il me découvre ses plus secrètes pensées ; et il n'y a pas trois jours qu'il me disoit , les larmes aux yeux, qu'il ne pouvoitêtre tranquille depuis qu'il avoit eu le malheur de renier sa foi ; que pour apaiser les remords qui le déchiroient sans relâche, il étoit quelquefois tenté de fouler aux pieds le turban , et , au hasard d'être brûlé tout vif , de réparer, par un aveu public de son repentir, le scandale qu'il avoit causé aux chrétiens.

Tel est le renégat à qui je veux ra'adresser , continua Francisque ; un homme de cette sorte ne vous doit pas être suspect. Je vais sortir , sous prétexte d'aller au bagne ' : je me rendrai chez lui; je lui représenterai

' Lien oit s'assembleat les esclaves.

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