CHAPITRE XV. 'l
s'abaisser jusqu à épouser une esclave : je sais bien que cela n'est pas sans exemple parmi vous j mais enfin , l'illustre Mezzomorto, qui peut prétendre aux filles des premiers officiers de la Porte.... J'en demeure d'accord, interrompit le dey; je poun^ois même aspirer à la fille du grand-vizir , et me flatter de succéder à l'emploi de mon beau-père; mais j'ai des richesses immenses, et peu d'ambition. Je préfère le repos et les plaisirs dont je jouis ici au vizirat, à ce dangereux honneur où nous ne sommes pas plus tôt montés, que la crainte des sultans ou la jalousie des envieux qui les approchent nous en précipitent : d ailleurs j'aime mon esclave , et sa beauté la rend assez digne du rang où ma tendresse l'ap pelle.
Mais il faut, ajouta-t-il, qu'elle change aujourd'hui de religion, pour mériter l'honneur que je veux lui faire. Crois-tu que des préjugés ridicules le lui fassent mépriser.^ Non, seigneur, repartit don Juan; je suis persuadé qu'elle sacrifiera tout à un rang si beau. Permettez-moi pourtant de vous diie que vous ne devez point l'épouser brusquement, ne précipitez rien. Une faut pas douter que l'idée de quitter une religion qu'elle a sucée avec le lait ne la révolte d abord; donnez-lui le temps de faire des réflexions. Quand elle se représentera qu'au lieu de la déshonorer, et de la laisser tristement vieillir parmi le reste de vos captives, vous l'attachez à vous par un mariage qui la comble de gloire, sa reconnoissance et sa vanité vaincront peu à peu ses scrupules. Différez de huit jours seulement l'exécution de votre dessein.
Le dey demeura quelque temps rêveur; le délai que
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son confident lui proposolt nVtoit guère de son goxit ; néanmoins le conseil lui parut fort judicieux. Je cède à tes raisons, Alvaro , lui dit-il, quelque impatience que j'aie de posséder l'esclave; j attendrai donc encore huit jours : va la voir tout à l'heure , et la dispose à remplir mes désirs après ce temps-là. Je veux que ce même Alvaro, qui m'a si bien servi auprès d'elle , ait l'honneur de lui offrir ma main.
Don Juan courut à l'appartement de Theodora, et l'instruisit de ce qui venoit de se passer entre Mezzomorto et lui, afin qu'elle se réglât là-dessus. Il lui apprit aussi que dans six jours le vaisseau du renégat seroit prêt; et comme elle témoignoit être fort en peine de savoir de quelle manière elle pourroit sortir de son appartement, attendu que toutes les portes des chambres qu'il falloit traverser pour gagner l'escalier étoient bien fermées : C'est ce qui doit peu vous embarrasser, madame, lui dit-il ; une fenêtre de votre cabinet donne sur le jardin; c'est par là que vous descendrez avec une échelle que j'aurai soin de vous fournir.
En effet , les six jours s'étant écoulés, Francisque avertit le Tolédan que le renégat se préparoit à partir la nuit prochaine : vous jugez bien qu'elle fut attendue avec beaucoup d'impatience. Elle arriva enfin , et , pour comble de bonheur, elle devint très-obscure. Dès que le moment d'exécuter l'entreprise fut venu, don Juan alla poser l'échelle sous la fenêtre du cabinet de la belle esclave , qui l'observoit , et qui descendit aussitôt avec beaucoup d'empressement et d'agitation; ensuite elle s'appuya sur le Tolédan , qui la conduisit vers la petite porte du jardin qui ouvroit sur la mer.