CHAPITRE XV
Ils marchoienl tous deux à pas précipités, cl goùtoient déjà par avajice le plaisir de se voir hors d'esclavage; mais la fortune, avec qui ces amants n'étoient pas encore bien réconciliés, leur suscita un malheur plus <nuel que tous ceux qu'ils avoient éprouvés jusqu'alors, et celui qu'ils auroient le moins prévu.
Ils étoient déjà hors du jardin, et ils s'avançoient sur le rivage pour s'approcher de l'esquif qui les attendoit , loisquun homme, quils prirent pour un compagnon de leur fuite, <et dont ils n'avoient aucune défiance, vint tout droit à don Juan, Tépée nue, et la lui enfonçant dans le sein : Perfide Alvaro Ponce, s'écria-t-il , c'est ainsi que don Fadrique de Mendoce doit punir un lâche lavisseur; tu ne mérites point que je t'attaque en brave homme.
Le Tolédan ne put résister à la force du coup qui le porta par terre; et en même temps dona Theodora , qu'il soutenoit , saisie à la fois d'étonnement , de douleur et d'effroi, tomba évanouie d'un autre côté. Ah! Mendoce, dit don Juan, qu'avez-vous fait? c'est votre ami que vous venez de percer. Juste ciel! reprit don Fadrique, seroit-il bien possible que j'eusse assassiné?.... Je vous pardonne ma mort, interrompit Zarate ; le destin seul en est coupable, ou plutôt il a voulu parla tinii nos malheurs. Oui , mon cher Mendoce, je meurs coulent, puisque je remets entre vos mains dona Theodora , qui peut vous assurer que mon amitié pour vous ne s est jamais démentie.
Trop généreux ami, dit don Fadrique, enqiorte par un mouvement de désespoir, vous ne mourrez point .seul; le même fer (pii vous a frappé va punir votre as-
sassin : si mon erreur peut faire excuser mon crime, elle ne sauroit m'en consoler. A ces mots, il tourna la pointe de son épée contre son estomac, la plongea jusqu'à la garde, et tomba sur le corps de don Juan, qui s'évanouit, moins affaibli par le sang qu'il perdoit, que surpris de la fureur de son ami.
Francisque et le renégat, qui étoient à dix pas de là, et qui avoient eu leurs raisons pour n'aller pas secourir l'esclave Alvaro , furent fort étonnés d'entendre les dernières paroles de don Fadrique, et de voir sa dernière action. Ils connurent qu'il s'étoit mépris, et que les blessés étoient deux amis , et non de mortels ennemis, comme ils l'avoient cru : alors ils s'empressèrent à les secourir • mais les trouvant sans sentiment , aussi bien que Theodora, qui étoit toujours évanouie, ils ne savoient quel parti prendre. Francisque étoit d'avis que 1 on se contentât d'emporter la dame, et qu'on laissât les cavaliers sur le rivage, où , selon toutes les apparences, ils mourroiènt bientôt, s ils n'étoient déjà morts. Le renégat ne fut pas de cette opinion ; il dit qu'il ne iàlloit point abandonner les blessés, dont les blessures n étoient peut-être pas mortelles, et qu'il les panseroit dans son vaisseau, où il avoit tous les instruments de son premier métier, qu'il n'avoit point oublié. Francisque se rendit à ce sentiment.
Gomme ils n'ignoroient pas de quelle importance il étoit de se hâter, le renégat et le Navarrois, à l'aide de quelques esclaves, portèrent dans l'esquif la mallieuieuse veuve de Cifuentes avec ses deux amants, encore plus infortunés qu'elle. Ils joignirent en peu de moments leur vaisseau, où, d'alxnd qu'ils furent tous