‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 145 sur 193 · CHAPITRE \V · texte numérisé non relu

CHAPITRE \V

entres , les uns lendiienl les voiles , pendant que les autres , à genoux sur le tillac , imploroient la laveur du ciel par les plus ferventes prières que leur pouvoit suggérer la crainte d'être poursuivis par les navii'es de Mezzomorto.

Pour le renégat , après avoir chargé du soin de la manœuvre un esclave français , qui l'entendoit parlai tenient , il donna sa première attention à dona Tlieodora : il lui rendit l'usage de ses sens, et fit si bien , par ses remèdes , que don Fadrique et le Tolédan reprirent aussi leurs esprits. La veuve de Cituentes , qui s'étoit évanouie lorsqu'elle avoit vu frapper don Juan , fut fort étonnée de trouver là Mendocej et quoiqu'à le voir elle jugeât bien qu'il s'étoit blessé lui-même de douleur d'avoir percé son ami , elle ne pouvoit le regarder que comme 1 assassin d'un homme qu'elle aimoit,

C'étoit la chose du monde la plus touchante que de voir ces trois personnes revenues à elles- mêmes : l'état d'où l'on venoit de les tirer, quoique semblable à la mort , n'étoit pas si digne de pitié. Dona Tlieodora envisageoit don Juan avec des yeux où étoient peints tous les mouvements d'une âme que possèdent la douleur et le désespoir ; et les deux amis attachoient sur elle leurs regards mourants , en poussant de profonds soupirs.

Après avoir gardé quelque temps un silence aussi tendre que funeste , don Fadrique le rompit ; il adressa la parole ù la veuve de Cifucntes : Madame, lui dit-il , avant que de mourir j'ai la satisfaction de vous voir hors d esclavage ; plût au ciel que vous me dussiez la liberté; mais il a voulu (jue vous eussiez celte obliga-

tion à rainant que vous chérissez. J'aime trop ce rival pour en murmurer , et je souhaite que le coup que j'ai eu le malheur de lui porter ne lempêche pas de jouir de votre reconnoissance. La dame ne répondit rien à ce discours. Loin d'être sensible en ce moment au triste sort de don Fadrique , elle sentoit pour lui des mouvements d'aversion que lui inspiroit l'état où étoit le Tolédan.

Cependant le chirurgien se préparoit à visiter et à sonder les plaies. Il commença par celle de Zarate ; il ne la trouva pas dangereuse , parce que le coup n'avoit fait que glisser au-dessous de la mamelle gauche, et n offensoit aucune des parties nobles. Le rapport du chirurgien diminua l'affliction de Theodora , et causa beaucoup de joie à don Fadrique, qui, tournant la tète vers cette dame : Je suis content, lui dit-il; j'abandonne sans regret la vie, puisque mon ami est hors de péril : je ne mourrai point chargé de votre haine.

Il prononça ces paroles d'un air si touchant , que la veuve de Cifuentes en fut pénétrée. Comme elle cessa de craindre pour don Juan, elle cessa de haïr don Fadrique ; et ne voyant plus en lui qu'un homme qui méritoit toute sa pitié : Ah ! Mendoce , lui répondit-elle emportée par un transport généreux , souffrez que l'on panse votre blessure ; elle n'est peut-être pas plus considérable que celle de votre ami. Prêtez -vous au soin que l'on veut avoir de vos jours : vivez; si je ne puis vous rendre heureux , du moins je ne ferai pas le bonheur d'un autre. Par compassion et par amitié pour vous, je retiendrai la main que je voulois donner à don Juan ; je vous fais le même sacrifice qu'il vous a fait.

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