‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 146 sur 193 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Don Fadiique alloit répliquei' ; mais le chirurgien , qui craignoit qu'en parlant il n'irritât son mal, l'obligea de se taire , et visita sa plaie : elle lui parut mortelle , attendu que l'epëe avoit pénétré dans la partie supérieure du poumon : ce qu'il jugeoit par une hémorragie ou perte de sang , dont la suite étoit à craindre. D'abord qu'il eut mit le premier appareil , il laissa reposer les cavaliers dans la chambre de poupe, sur deux petits lits 1 un auprès de l'auti'e, et emmena ailleurs dona Theodora, dont il jugea que la présence leur pouvoit être nuisible.

Malgré toutes ces précautions, la fièvre prit à Mendoce , et sur la nn de la journée Ihémorragie augmenta. Le chirurgien lui déclara alors que le mal étoit sans remède , et l'avertit que , s il avoit quelque chose à dire à son ami ou à dona Theodora, il n' avoit point de temps à perdre. Cette nouvelle causa une étrange émotion au Tolédan : pour don Fadrique , il la reçut avec indifférence. Il fit appeler la veuve de Gifuentes , qui se rendit auprès de lui dans un état plus aisé à concevoir qu'à représenter.

Elle avoit le visage couvert de pleurs, et elle sanglotoitavec tant de violence, que Mendoce en fut fort agité: Madame, lui dit-il, je ne vaux pas ces précieuses larmes que vous répandez; arrêtez-les, de grâce, pour m'écouter un moment. Je vous fais la même prière, mon cher Zarate, ajouta -t-il, en lemarquant la vive douleur que son ami faisoit éclater; je sais bien que cette séparation vous doit être rude ; votre amitié m'est trop connue pour en douter; mais attendez lun et l'autre que ma mort soit arrivée pour l'honorer de tant de marques de tendrtîsse et de pitié.

2i)0 LE DIABLE BOITEUX.

Suspendez jusque là votre affliction ; je la sens plu> (jue la perte de ma vie. Apprenez par quels chemins le sort qui me poursuit a su cette nuit me conduire sur le fatal rivage que j'ai teint du sang de mon ami et du mien. Vous devez être en peine de savoir comment j'rû pu prendre don Juan pour don Alvaro : je vais vous en instruire , si le peu de temps qui me reste encore à vivre me permet de vous donner ce triste éclaircissement.

Quelques heures après que le vaisseau où j'étois eut quitté celui où j'avois laissé don Juan, nous rencontrâmes un corsaire français qui nous attaqua : il se rendit maître du vaisseau de Tunis , et nous mit à terre auprès d'Alicante. Je. ne fus pas sitôt libre, que je songeai à racheter mon ami. Pour cet effet , je me rendis à Valence , où je fis de l'argent comptant ; et sur l'avis qu'on me donna , qu'à Barcelonne il y avoit des frères de la Rédemption qui se préparoient à faire voile vers Alger, je m'y rendis; mais avant que de sortir de Valence, je priai le gouverneur, don Francisco de Mendoce, mon oncle, d'employer tout le crédit qu'il peut avoir à la cour d'Espagne, pour obtenir la grâce de Zarate, que j'avois dessein de ramener avec moi , et de faire rentrer dans ses biens , qui ont été confisqués depuis la mort du duc de Naxera.

Sitôt que nous fûmes arrivés à Alger, j'allai dans les lieux que fréquentent les esclaves ; mais j'avois beau les parcourir tous , je n'y trouvois point ce que je cherchois. Je rencontrai le renégat catalan , à qui ce navire appartient : je le reconnus pour un homme qui avoit autrefois servi mon oncle. Je lui dis le motif de mon

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