CHAPITRE XV
voyage, et le priai de vouloir faire une exacte recherche de mon ami. Je suis fâché , me répondit -il , de ne pouvoir vous être utile : je dois partir d'Alger, cette nuit, avec une dame de Valence , qui est esclave du dey. Et comment appelez-vous cette dame? lui dis-je. 11 repartit qu'elle se nommoit Theodora.
La surprise que je fis paroître à cette nouvelle apprit par avance au renégat que je m'intéressois pour cette dame. 11 me découvrit le dessein qu'il avoit formé pour la tirer d'esclavage j et comme en son récit il fit mention de l'esclave Alvaro , je ne doutai point que ce ne fût Alvaro Ponce lui-même. Servez mon ressentiment, dis-je avec transport au renégat : donnez-moi les moyens de me venger de mon ennemi. Vous serez bientôt satisfait , me répondit-il ; mais comptez-moi auparavant le sujet que vous avez de vous plaindre de cet Alvaro. Je lui appris toute notre histoire ; et lorsqu'il l'eut entendue : C'est assez, reprit-il, vous n'aurez cette nuit qu'à m'accompagner , on vous montrera votre rival ; et après que vous l'aurez puni , vous prendrez sa place, et viendrez avec nous à Valence conduire dona Theodora.
Néanmoins mon impatience ne me fit point oublier don Juan : je laissai de l'argent pour sa rançon entre les mains d'un marchand italien , nommé Francisco Capati , qui réside à Alger , et qui me promit de le racheter, s'il venoit à le découvrii'. Enfin la nuit arriva; je me rendis chez le renégat, qui me mena sur le bord de la mer. Nous nous arrêtâmes devant une petite porte , d'où il sortit un homme qui vint droit à nous, et qui nous dit, en nous montrant du doigt un homme
aSa LE DIABLE BOITEUX.
et une femme qui marchoient sur ses pas : Voilà Alvaio et dona Theodora qui me suivent.
A cette vue je deviens furieux ; je mets l'épée à la main , je cours au malheureux Alvaro ; et , persuade que c'est un rival odieux que je vais frapper, je perce cet ami fidèle que j'étois venu chercher. Mais , grâces au ciel, continua-t-il en s'attendrissant, mon erreur ne lui coûtera point la vie, ni d éternelles larmes à dona Theodora.
Ah! Mendoce, interrompit la dame, vous faites injure à mon affliction 5 je ne me consolerai jamais de vous avoir perdu : quand même j'épouserois votre ami, ce ne seroil que pour unir nos douleurs ; votre amour, votre amitié, vos infortunes, feroient tout notre entretien. C'en est trop, madame, répliqua don Fadriquej je ne mérite pas que vous me regrettiez si long-temps : souffrez, je vous en conjure, que Zarate vous épouse, après qu'il vous aura vengée d' Alvaro Ponce. Don Alvaro n'est plus, dit la veuve de Gifuentes : le même jour qu'il m'enleva, il fut tué par le corsaire qui me prit.
Madame, reprit Mendoce, cette nouvelle me fait plaisir; mon ami en sera plus tôt heureux : suivez sans contrainte votre penchant l'un et l'autre. Je vois avec joie approcher le moment qui va lever l'obstacle que votre compassion et sa générosité mettent à votre commun bonheur : puissent tous vos jours couler dans un repos , dans une union , que la jalousie de la fortune n'ose troubler! Adieu, madame, adieu, don Juan; souvenez-vous quelquefois tous deux d'un honnne qui n'a rien tant aimé que vous.
Comme la dame et leTolédan, au lieu de lui lépondre,