CHAPITRE XVI
médiennes qui sont voisines, je vais vous les dire. L'une rêve qu'elle prend des oiseaux à la pipée , qu'elle les plume à mesure qu'elle les prend , mais qu'elle les donne à dévorer à un beau matou dont elle est folle , et qui en a tout le profit. L'autre songe quelle chasse de sa maison des lévriers et des chiens danois dont elle a fait long-temps ses délices , et qu'elle ne veut plus avoir qu'un petit roquet des plus gentils qu'elle a pris en amitié.
Voilà deux songes bien fous^ s'éciùa l'écolier : je crois que s'il y avoit à Madrid, comme autrefois à Rome , des interprètes des songes, ils seroient fort embarrassés à expliquer ceux-là. Pas trop , répondit le Diable : pour peu qu'ils fussent au fait de ce qui se passe aujourdhui chez la gent comique, ils y trouveroient bientôt un sens clair et net.
Pour moi , je n'y comprends rien , répliqua don Cleophas, et je ne m'en soucie guère; j'aime mieux apprendre qui est cette dame endormie dans un superbe lit de velours jaune , garni de franges d'argent , et auprès de laquelle il y a, sur un guéridon, un livre et un flambeau. C'est une femme titrée , repartit le démon ; une dame qui a un équipage très-galant , et qui se plaît à faire porter sa livrée par des jeunes hommes de bonne mine. Une de ses habitudes est de lire en se couchant ; sans cela elle ne pourroit fermer l'œil de la nuit. Hier au soir elle lisoit les métamorphoses d'Ovide ; et cette lecture est cause qu'elle fait en cet instant un songe où il y a bien de l'extravagance : elle rêve que Jupiter est devenu amoureux d'elle, et qu'il se met à son service sous la forme d'un grand page des mieux bâtis.
A propos de cette métamorphose, en voici une autre qui me paroit plus plaisante. J'aperçois un histrion qui goiite , dans un profond sommeil, la douceur d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux , qu'il n'y a tête d homme à Madrid qui puisse dire l'avoir vu débuter. Il y a si long- temps qu il paroît sur le théâtre , qu'il est pour ainsi dire théàtrifié. Il a du talent, et il en est si fier et si vain, quil s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme. Savez- vous le songe que fait ce superbe héros de coulisse ? Il rêve qu'il se meurt , et qu'il voit toutes les divinités de rOlympe assemblées pour décider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance. Il entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comédien , après avoir eu l'honneur de représenter si souvent sur la scène Jupiter et les autres principaux immortels, ne doit pas être assujetti au sort commun à tous les humains , et qu'il mérite d'être reçu dans la troupe céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure ; mais quelques autres dieux et quelques déesses se révoltent contre la proposition d'une apothéose si nouvelle; et Jupiter, pour les mettre tous d'accord, change le vieux comédien en une figure de décoration.
Le Diable alloit continuer ,* mais Zambullo l'interrompit en lui disant : Halte-là , seigneur Asmodée , vous ne prenez pas garde qu'il est jour ; j'ai peur qu'on ne nous aperçoive sur le haut de cette maison. Si la populace vient une fois à remarquer votre seigneurie, nous entendrons des huées qui ne finiront pas sitôt.
On ne nous verra point, lui répondit le démon; j ai