‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 163 sur 193 · I.K UIÀIif.K UOlTiLX · texte numérisé non relu

I.K UIÀIif.K UOlTiLX

renient tant de chevaliers , que don Cleophas s'écria : Que de chevaliers ! parbleu, il faut qu'il y en ait bien en Espagne! Je vous en réponds, dit le boiteux, et celan'est pas surprenant ; puisque pour être chevalier de Saint- Jacques ou de Calatrava, il n est pas nécessaire, comme autrefois, pour devenir chevalier romain , d'avoir vingtcinq mille écus de patrimoine : aussi s'aperçoit-on que c est une marchandise bien mêlée.

Envisagez, continua-t-il, la mine plate qui est derrière vous. Parlez plus bas, interrompit Zambullo, cet homme vous entend. Non, non, répondit le Diable; le même charme qui nous rend invisibles ne permet pas qu'on nous entende. Regardez cette figure-là : c'est un Catalan qui revient des îles Philippines, où il étoit flibustier. Diriez-vous à le voir que c'est un foudre de guerre? 11 a pourtant fait des actions prodigieuses de valeur. Il va ce matin présenter au roi un placet , par lequel il demande certain poste pour récompense de ses services; mais je doute fort qu'il l'obtienne, puisqu'il ne s'adresse pas auparavant au premier ministre.

Je vois à la main droite de ce flibustier, dit Leandro Ferez, un gros et grand homme (jui paroît faire l'important : à juger de sa condition par l'orgueil qu'il y a dans son maintien , il faut que ce soit quelque riche seigneur. Ce n'est rien moins que cela, repartit Asmodée : c'est un hidalgo des plus pauvres, qui, pour subsister, donne à jouer sous la pi'otection d'un

grand.

Mais je remarque un licencié qui mérite bien que je vous le fasse observer. C'est celui que vous voyez qui s'entretient auprès de la première fenêtre avec un

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cavalier vêtu de velours gris-blanc. Ils parlent tous deux d'une affaire qui fut hier jugée par le roi : je vais vous en faire le détail.

Il y a deux mois que ce licencié, qui est académicien de l'académie de Tolède, donna au public un livre de morale qui révolta tous les vieux auteurs castillans : Ils le trouvèrent plein d'expressions trop hardies et de mots trop nouveaux. Les voilà qui se liguent contre cette production singulière : ils s'assemblent et dressent un place t qu'ils présentent au roi , pour le supplier de condamner ce livre comme contraire à la pureté et à. la netteté de la langue espagnole.

Le placet parut digne d'attention à sa majesté , qui nomma trois commissaires pour examiner l'ouvrage. Ils estimèrent que le style en étoit effectivement répréhensible , et d'autant plus dangereux , qu'il étoit plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manière le roi a décidé : il a ordonné , sous peine de désobéissance , que ceux des académiciens de Tolède qui écrivent dans le goût de ce licencié ne composeront plus de livres à l'avenir, et que même , pour mieux conserver la pureté de la langue castillane , ces académiciens ne pourront être remplacés après leur mort que par des personnes de la premièi'e qualité.

Cette décision est merveilleuse , s'écria Zambullo en riant : les partisans du langage ordinaire n'ont plus rien à craindre. Pardonnez-moi , repartit le démon : les auteurs ennemis de cette noble simplicité qui fait le charme des lecteurs sensés ne sont pas tous de lacadémie de Tolède.

Don Cleophas fut curieux d'apprendre qui étoit le

cavalier habillé de velours gris-blanc, qu'il voyoit en conversation avec le licencié. C'est, lui dit le boiteux, xin cadet catalan , officier de la garde espagnole ; je vous assure que c'est un garçon très-spirituel. Je veux , pour vous faire juger de son esprit , vous citer une repartie qu'il fit hier à une dame en fort bonne compagnie; mais, pour l'intelligence de ce bon mot , il faut savoir qu'il a un frère nommé don André de Prada, qui étoit, il y a quelques années , officier comme lui dans le même corps.

11 arriva qu'un jour un gros fermier des domaines du roi aborda ce don André , et lui dit : Seigneur de Prada, je porte même nom que vous; mais nos familles sont différentes. Je sais que vous êtes d'une des meilleures maisons de Catalogne, et en même temps que vous n'êtes pas riche. Moi , je suis riche et d'une naissance peu illustre. N'y auroit-il pas moyen de nous faire part mutuellement de ce que nous avons de bon l'un et l'autre? Avez-vous vos titres de noblesse ? Don André répondit qu'oui. Cela étant, répliqua le fermier, si vous voulez me les communiquer , je les mettrai entre les mains d'un habile généalogiste qui travaillera là-dessus, et nous rendra parents en dépit de nos aïeux. De mon côté, par reconnoissance, je vous ferai présent de trente mille pistoles. Sonunes-nous d'accord ? Don André fut ébloui de la somme : il accepta la proposition , confia ses pancartes au fermier, et , de l'argent qu'il en reçut, acheta une terre considérable en Catalogne, où il vit depuis ce temps-là.

Or, son cadet , qui n'a rien gagné à ce marché , étoit hier à une table où l'on paila par hasard du seigneur

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