CHAPITRE XIX
hommages. Comme il ne connoissoit pas moins leur misère que leur orgueil , il avoit envie tous les jours de leur offrir sa bourse; mais la crainte de révolter contre lui leur fierté l'en empêchoit : néanmoins son ingénieuse générosité trouva moyen de les aider, sans les exposer à rougir. Seigneur, dit-il un jour en particulier au gentilhomme, j'ai deux mille ducats à mettre en dépôt ; ayez la bonté de me les garder ; que je vous aie cette oblioation-là.
11 n'est pas besoin de demander si Xaral y consentit : outre qu'il étoit mal en argent, il avoit la conscience d'un dépositaire. Tl se chargea volontiers de cette somme , et il ne l'eut pas sitôt entre les mains, qu'il en employa sans façon une bonne partie à faire réparer sa chaumière et à se donner toutes ses petites commodités : un habit neuf d'un très-beau velours bleu fut levé et fait à Salamanque , et une plume verte qu'on y acheta vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il étoit en possession immémoriale d'orner le noble chef de don Thomas. La belle Hipolita eut aussi sa paraguante , et fut parfaitement bien nippée. C'est ainsi que Xaral dissipoit les ducats qui lui avoient été confiés , sans penser qu'ils ne lui appartenoient point, et que jamais il ne pourroit les restituer. Il ne se fit pas le moindre scrupule d'en user ainsi ; il crut même qu'il étoit juste qu'un roturier payât l'honneur d'être en commerce avec un gentilhomme.
Fabricio avoit bien prévu cela ; mais en même temps il s'étoit flatté qu'en faveur de ses espèces don Thomas vivroit avec lui familièrement, qu'Hipolita peu à peu s'accoutumeroit à souffrir ses soins , et lui pardonne-
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roit enfin l'audace d'avoir élevé sa pensée jusqu'à elle. Véritablement il en eut auprès d'eux un accès plus libre; ils lui firent plus d'amitié qu'ils ne lui en avoient fait auparavant. Un homme riche est toujours gracieuse des grands , quand il se rend leur vache à lait. Xaral et sa sœur , qui jusqu'alors n' avoient connu les richesses que de nom , n'eurent pas plus tôt senti leur utiUté, qu'ils jugèrent que Fabricio méritoit d être ménagé : ils eurent pour lui des égards et des attentions qui le charmèrent. Il crut que sa personne ne leur déplaisoit pas , et qu'assurément ils avoient fait réflexion que tous les jours des gentilshommes, pour soutenir leur noblesse, étoient obligés d'avoir recours à des alUances roturières. Dans cette opinion , qui flattoit son amour , il se résolut à demander Hipolita en mariage.
Dès la première occasion favorable qu'il put trouver de pai'ler à don Thomas, il lui dit qu'il souhaitoit passionnément d'être son beau-frère ; et que , pour avoir cet honneur , non seulement il lui abandonneroit le dépôt , mais il lui feroit encore présent d'un millier de pistoles. Le supeibe Xaral rougit à cette proposition , qui réveilla son orgueil ; et, dans son premier mouvement , peu s'en fallut qu'il ne fît éclater tout le mépris qu'il avoit pour le fils d'un laboui'eur. Néanmoins, quelque indigné qu'il fût de la témérité de Fabricio , il se contraignit ; et , sans témoigner aucun dédain , il lui répondit qu'il ne pouvoit sur-le-champ se déterminer dans une pareille affaire ; qu'il étoit à propos de consulter là-dessus Hipolita , et de faire même une assemblée de parents.
Il renvoya le galant avec cette réponse , et convoqua