CHAPITRE XIX
pria de se rendre chez lui à l'entrée d'une nuit qu'il leur marqua.
Ils furent très-exacts à s'y trouver. Il les introduisit et les cacha dans une petite chambre , sans que personne de la maison s'en aperçût; puis il les quitta en leur disant qu'il reviendroit les joindre aussitôt que le galant seroit entré dans le château, supposé qu'il s'avisât d'y venir cette nuit-là : ce qui ne manqua pas d arriver, la mauvaise étoile de nos amants ayant voulu qu'ils choisissent cette même nuit pour s'entretenir.
Don Fabricio éloit avec sa chère Hipolita. Ils commencoient à se tenir des discours qu'ils s'étoient déjà tenus cent fois, mais qui , bien que répétés sans cesse , ont toujours le charme de la nouveauté, lorsqu'ils furent désagréablement interrompus par les cavaliers qui veilloient pour les surprendre. Don Thomas et ses cousins vinrent fondre tous trois courageusement sur Fabricio, qui n'eut que le temps de se mettre en défense, et qui, jugeant à leur action qu'ils vouloient l'assassiner, se battit en désespéré. Il les blessa tous trois, et, leur présentant toujours la pointe de son épée, il eut le bonheur de gagner la porte et de se sauver.
Alors Xaral, voyant que son ennemi lui échappoit après avoir impunément déshonoré sa maison , tourna sa fureur contre la malheureuse Hipolita, et lui plongea son épée dans le cœur; et ses deux parents, très-mortifiés du mauvais succès de leur complot , se retirèrent chez eux avec Ipurs blessures.
Demeurons-en là, poursuivit Asmodée; quand nous aurons vu passer tous les captifs, j'achèverai 1 histoire de celui-ci. Je vous raconterai de quelle sorte, après
que la justice se fut emparée de tous ses biens, à l'occasion de- ce funeste événement, il eut le malheur d'être fait esclave en voyageant sur mer.
Pendant que vous me faisiez le récit que vous avez fait , dit don Cleophas, j'ai remarqué parmi ces infortunés un jeune homme qui avoit l'air si triste, si languissant, qu'il s'en est peu fallu que je ne vous aie interrompu pour vous en' demander la cause. Vous n'y perdrez rien, répondit le démon; je puis vous apprendre ce que vous souhaitez de savoir. Ce captif, dont l'abattement vous a frappé , est un enfant de famille de Valladolid. Il étoit en esclavage depuis deux ans chez un patron qui a une femme très-jolie : elle aimoit violemment cet esclave, qui payoit son amour du plus vif attachement. Le patron, s'en étant douté, s'est hâté de vendre le chrétien , de peur qu'il ne travaillât chez lui à la propagation des Turcs. Le tendre Castillan , depuis ce temps-là , pleure sans cesse la perte de sa patronne ; îa liberté ne peut l'en consoler.
Un vieillard de bonne mine attire mes regards, dit Leandro Ferez : qui est cet homme-là? Le Diable répondit : c'est un barbier, natif de Guipuscoa , qui va s'en retourner en Biscaye, après quarante ans de captivité. Lorsqu'il tomba au pouvoir d'un corsaire, en allant de Valence à l'île de Sardaigne, il avoit une femme, deux garçons et une fille : il ne lui reste plus de tout cela qu'un fils , qui, plus heureux que lui, a été au Pérou, d'où il est revenu avec des biens immenses dans son pays, où il a fait l'acquisition de deux belles terres. Quelle satisfaction! reprit l'écolier, quel ravissement pour ce fils de revoir son père , et d'être en état