‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 50 sur 193 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

nation violente, et vous refusez de souscrire à une chose dont on vous a représenté la nécessité ?

Ma bonne, répliqua la fille de don Luis, vous avez plus de prudence et plus d'expérience que moi ; mais avez-vous bien pensé aux suites que peut avoir un mariage contracté sans l'aveu de mon père ? Oui , oui , répondit la duègne, j'ai fait là-dessus toutes les réflexions nécessaires , et je suis fâchée que vous vous opposiez avec tant d'opiniâtreté au brillant établissement que la fortune vous présente. Prenez garde que votre obstination ne fatigue et ne rebute votre amant : craignez qu'il n'ouvre les yeux sur l'intérêt de sa fortune , que la violence de sa passion lui fait négliger. Puisqu'il veut vous donner sa foi, recevez-la sans balancer. Sa parole le lie : il n'y a rien de plus sacré pour un homme d'honneur; d'ailleurs je suis témoin qu'il vous reconnoît pour sa femme ; ne savez-vous pas qu'un témoignage tel que le mien suffit pour faire condamner en justice un amant qui oseroit se parjurer ?

Ce fut par de semblables discours que la perfide Marcelle ébranla Léonor , qui , se laissant étourdir sur le péril qui la menacoit, s'abandonna de bonne foi, quelques jours après, aux mauvaises intentions du comte. La duègne l'introduisoit toutes les nuits, par le balcon , dans l'appartement de sa maîtresse , et le faisoit sortir avant le jour.

Une nuit qu'elle l'avoit averti un peu plus tard qu'à l'ordinaire de se retirer , et que déjà l'aurore commençoit à percer l'obscurité , il se mit brusquement en devoir de se couler dans la rue ; mais, par malheur, il prit si mal ses mesures, qu'il tomba par terre assez rudement.

Don Luis de Cespèdes, qui étoit couché dans Tappartement au-dessus de sa fille , et qui s'étoit levé ce jour-là de très-grand matin pour travailler à quelques affaires pressantes , entendit le bruit de cette chute. Il ouvrit sa fenêtre pour voir ce que c'étoit. Il aperçut un homme qui achevoit de se relever avec beaucoup de peine , et la dame Marcelle sur le balcon , occupée à détacher l'échelle de soie, dont le comte ne s'étoit pas si bien servi pour descendre que pour monter. Il se frotta les yeux , et prit d'abord ce spectacle pour une illusion ; mais, après l'avoir bien considéré , il jugea qu'il n'y avoit rien de plus réel , et que la clarté du jour , toute foible qu'elle étoit encore, ne lui découvroit que trop sa honte.

Troublé de cette fatale vue, transporté d'une juste colère, il descend en robe de chambre dans fappartement de Léonor , tenant son épée d'une main , et une bougie de l'autre. Il la cherche, elle et sa gouvernante, pour les sacrifier à son ressentiment. Il frappe à la porte de leur chambre, ordonne d'ouvrir; elles reconnoissent sa voix; elles obéissent en tremblant. Il entre d'un air furieux ; et montrant son épée nue à leurs yeux éperdus : Je viens, dit-il , laver dans le sang d'une infâme l'affront qu'elle fait à son père , et punir en même temps la lâche gouvernante qui trahit ma confiance.

Elles se jetèrent à genoux devant lui l'une et l'autre , et la duègne prenant la parole : Seigneur, dit-elle, avant que nous recevions le châtiment que vous nous préparez , daignez m'écouter un moment. Hé bien ! malheureuse, répliqua le vieillard, je consens de suspendre ma vengeance pour un instant; parle, apprends -moi

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toutes les circonstances de mon malheur ; mais que «lis-je , toutes les circonstances? Je n'en ignore qu'une , c'est le nom du téméraire qui déshonore ma famille. Seigneur , reprit la dame Marcelle , le comte de Belflor est le cavalier dont il s'agit. Le comte de Belflor ! s'écria don Luis. Où a-t-il vu ma fille? par quelles voies l'a-t-il séduite ? Ne me cache rien. Seigneur, repartit la gouvernante , je vais vous faire ce récit avec toute la sincérité dont je suis capable.

Alors elle lui débita avec im art infini tous les discours qu'elle avoit fait accroire à Léonor que le comte lui avoit tenus. Elle le peignit avec les plus belles couleurs; c'étoit un amant tendre , délicat et sincère. Comme elle ne pouvoit s'écarter de la vérité au dénouement , elle fut obligée de la dire : mais elle s'étendit sur les raisons que l'on avoit eues de faire à son insu ce mariage secret, et elle leur donna un si bon tour , qu'elle apaisa la fureur de don Louis. Elle s'en aperçut bien ; et pour achever d'adoucir le vieillard : Seigneur, lui dit-elle, voilà ce que vous vouliez savoir : punissez-nous présentement ; plongez votre épée dans le sein de Léonor. Mais qu'estce que je dis? Léonor est innocente, elle n'a fait que suivre les conseils d'une personne que vous avez chargée de sa conduite ; c'est à moi seule que vos coups doivent s'adresser ; c'est moi qui ai introduit le comte dans l'appartement de votre fille ; c'est moi qui ai formé les nœuds qui les lient. J'ai fermé les yeux sur ce qu'il y avoit d'irrégulier dans un engagement que vous n'autorisiez pas, pour vous assurer un gendre dont vous savez que la faveur est le canal par où coulent aujourd'hui toutes les grâces de la cour ; je n ai envisagé que

le bonheur de Léonor , et 1 avantage que votre famille pourroit tirer d'une si belle alliance ; 1 excès de mon zèle m'a fait trahir mon devoir.

Pendant que lartificieuse Marcelle parloit ainsi, sa maîtresse ne s'épargnoit point à pleurer j et elle fit paroître une si vive douleur que le bon vieillard n'y put résister. Il en fut attendri : sa colère se changea en compassion; il laissa tomber son épée; et dépouillant l'air d'un père irrité : Ah ! ma fille , s'écria-t-il les larmes aux yeux , que l'amour est une passion funeste ! Hélas ! vous ne savez pas toutes les raisons que vous avez de vous affliger ; la honte seule que vous cause la présence d'un père qui vous surprend excite vos pleurs en ce moment. Vous ne prévoyez pas encore tous les sujets de douleur que votre amant vous prépare peut-être. Et vous, imprudente Marcelle, qu'avez-vous fait .^ Dans quel précipice nous jette votre zèle indiscret pour ma famille ! J'avoue que 1 alliance d un homme tel que le comte a pu vous éblouir , et c'est ce qui vous sauve dans mon esprit ; mais, malheureuse que vous êtes , ne falloit-il pas vous défier d'un amant de ce caractère? Plus il a de crédit et de faveur , plus vous deviez être en garde contre lui. Sil ne se fait pas de scrupule de manquer de foi à Léonor, quel parti faudra-t-il que je prenne ? Iniplorerai-je le secours des lois ? Une personne de son ran" saura bien se mettre à labri de leur sévérité. Je veux bien que , fidèle à ses serments , il ait envie de tenir parole à ma fille ; si le roi , comme il vous Ta dit , a dessein de lui faire épouser une autre dame , il est à craindie que ce prince ne ly oblige par son autorité.

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