‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 56 sur 193 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

seroit point , il ne laissa pas de se déterminer à l'aller trouver la nuit prochaine, et il chargea son valet de chambre d'en avertir la dame Marcelle.

Don Luis, de son côté, passa la journée à songer au rétablissement de son honneur. La conjoncture lui paroissoit fort embarrassante. Recourir aux lois civiles , c'étoit rendre son déshonneur public , outre qu'il craignoit avec grande raison (fue la justice ne fût d'une part et les juges de l'autre : il n'osoit pas non plus aller se jeter aux pieds du roi. Comme il croyoit que ce prince avoit dessein de marier Belflor, il avoit peur de faire une démarche inutile; il ne lui restoit donc que la voie des armes , et ce fut à ce parti qu'il s'arrêta.

Dans la chaleur de son ressentiment , il fut tenté de faire un appel au comte ; mais, venant à considérer qu'il étoit trop vieux et trop foible pour oser se fier à son bras, il aima mieux s'en remettre à son fils , dont il jugea les coups plus sûrs que les siens. Il envoya donc un de ses domestiques à Alcala , avec une lettre par laquelle il mandoit à son fils de venir incessamment à Madrid venger une offense faite à la famille des Cespèdes.

Ce fils, nommé don Pèdre, est un cavalier de dix-huit ans, parfaitement bien fait, et si brave , qu'il passe dans la ville d' Alcala pour le plus redoutable écolier de l'université j mais vous le connoissez , ajouta le Diable , et il n'est pas besoin que je m'étende sur cela. Il est vrai , dit don Cleophas , qu'il a toute la valeur et tout le mérite que l'on puisse avoir.

Ce jeune homme, reprit Asmodée, nétoit point alors à Alcala , comme son père se l'imaginoit. Le désir de revoir une dame qu'il aimoit lavoit amené à Madrid.

La dernière fois qu'il y étoit venu voir sa famille, il avoit fait cette conquête au Prado. Il n'en savoit point encore le nom ; on avoit exigé de lui qu'il ne feroit aucune démarche pour s'en informer , et il s'étoit soumis , quoique avec beaucoup de peine , à cette cruelle nécessité. C'étoit une fille de condition qui avoit pris de l'amitié pour lui , et qui , croyant devoir se défier de la discrétion et de la constance d'un écolier , jugeoit à propos de le bien éprouver avant de se faire connoître.

Il étoit plus occupé de son inconnue que de la philosophie d'Aristote, et le peu de chemin qu'il y a d'ici à Alcala étoit cause qu'il faisoit souvent comme vous l'école buissonnière , avec cette différence que c'étoit pour un objet qui le méritoit mieux que votre dona Thomasa. Pour dérober la connoissance de ses amoureux voyages à don Luis, son père, il avoit coutume de loger dans une auberge à l'extrémité de la ville, où il avoit soin de se tenir caché sous un nom emprunté. Il n'en sortoit que le matin à certaine heure , qu'il lui falloit aller à une maison où la dame qui lui faisoit si mal faire ses études avoit la bonté de se rendre , accompai;née d'une femme de chambre. Il demeuroit donc enfermé dans son auberge pendant le reste du jour ; mais en récompense, dès que la nuit éto.t Acnue, il se promenoit partout dans la ville.

Il arriva qu'une nuit, comme il traversoit une rue détournée, il entendit des voix et des instruments qui lui parurent dignes de son attention. Il s'arrêta pour les écouter; c'étoit une sérénade : le cavalier qui la donnoit étoit ivre, et naturellement brutal. Il n'eut pas

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