‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 57 sur 193 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

sitôt aperçu notre écolier, qu'il vint à lui avec précipitation, et sans autre compliment : Ami , lui dit-il d'un ton brusque , passez votre chemin ; les gens curieux sont ici fort mal reçus. Je pourrois me retirer, répondit don Pèdre, choqué de ces paroles, si vous m'en aviez prié de meilleure grâce, mais je veux demeurer pour vous apprendre à parler. Voyons donc , reprit le maître du concert en tirant son épée, qui de nous deux cèdeia la place à l'autre.

Don Pèdre mit aussi l'épée à la main, et ils commencèrent à se battre. Quoique le maître de la sérénade s'en acquittât avec assez d'adresse, il ne put parer un coup mortel qui lui fut porté , et il tomba sur le carreau. Tous les acteurs du concert, qui avoient déjà quitté leurs instruments, et tiré leurs épées pour accourir à son secours, s'avancèrent pour le venger. Ils attaquèrent tous ensemble don Pèdre, qui, dans cette .occasion , montra ce qu'il savoit faire. Outre qu'il paroit avec une agilité surprenante toutes les bottes qu'on lui portoit, il en poussoit de furieuses, et occupoit à la fois tous ses ennemis.

Cependant ils étoient si opiniâtres et en si grand nombre, que, tout habile escrimeur qu'il étoit, il n'auroit pu éviter sa perte, si le comte de Belflor, qui passoit alors par cette rue, n'eût pris sa défense. Le comte avoit du cœur et beaucoup de générosité. Il ne put voir tant de gens armés contre un seul homme sans s intéresser pour lui. 11 tira son épée; et courant se ranger auprès de don Pèdre, il poussa si vivement avec lui les acteurs de la sérénade, qu'ils s'enfuirent tous, les uns blessés, et les autres de peur de lètre.

Le Diable moiteux. 5

Après leur retraite, l'écolier voulut remercier le comte du secours qu'il en avoit reçu; mais Belflor l'interrompit : Laissons-là les discours, lui dit-il, n'êtes -vous point blessé ? Non, répondit don Pèdre. Éloignons-nous donc d'ici, reprit le comte : je vois que vous avez tué un lionmie; il est dangereux de vous arrêter plus long-temps dans cette rue; la justice pourroit vous y surprendre. Ils marchèrent aussitôt à grands pas, gagnèrent une autre rue ; et quand ils furent loin de celle où s'étoit donné le combat, ils s'arrêtèrent.

Don Pèdre , poussé par les mouvements d'une juste reconnoissance , pria le comte de ne lui pas cacher le nom du cavalier à qui il avoit tant d'obligation. Belflor ne fit aucune difficulté de le lui apprendre, et il lui demanda aussi le sien ; mais l'écolier , ne voulant pas se faire connoître, répondit qu'il s'appeloit don Juan de Maros, et l'assura qu'il se souviendroit éternellement de ce qu'il avoit fait pour lui.

Je veux, lui dit le comte, vous offrir dès cette nuit une occasion de vous acquitter envers moi. J'ai un rendezvous qui n'est pas sans péril; j'allois chercher un ami pour m'y accompagner : je connois votre valeur; puis-je vous proposer, don Juan, de venir avec moi? Ce doute m'outrage, repartit l'écolier; je ne saurois faire un meilleur usage de la vie que vous m'avez conservée, que de l'exposer pour vous. Partons, je suis prêt à vous suivre. Ainsi Belflor conduisit lui-même don Pèdre à la maison de don Luis, et ils entrèrent tous deux par le balcon dans l'appartement de Léonor.

Don Cleophas en cet endroit interrompit le Diable : Seigneur Asmodée , lui dit-il , comment est-il possible

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