CHAPITRE Vir
iiiand en a tant bu, que les juges peuvent en conscience remettre en liberté le cabarelier.
Le second prisonnier est un assassin de profession , un de ces scélérats qu'on appelle ualientes , et qui, jiour quatre ou cinq pistoles, prêtent obligeamment leur ministère à tous ceux qui veulent faire cette dépense pour se débarrasser de quelqu'un secrètement ; le troisième, un maître à danser qui s'habille comme un petit-maître, et qui a fait faire un mauvais pas à une (le ses écolières; et le quatrième, un galant qui a été surpris la semaine passée par la ronda^ dans le temps qu'il montoit par un balcon à l'appartement d'une fennne qu'il connoît , et dont le mari est absent. Il ne tient qu'à lui de se tirer d affaire, en déclarant son commerce amoureux; mais il aime mieux passer pour un voleur , et s'exposer à perdre la vie , que de commettre Ihonneur de sa dame.
Voilà un amant bien discret , dit lécolier; il faut avouer que notre nation l'emporte sur les autres en fait de galanterie. Je vais parier qu'un Français, par exemple, ne seroit pas capable, comme nous, de se laisser pendre par discrétion. Non, je vous assure, dit le Diable; il monteroit plutôt exprès à un balcon pour déshonorer une femme qui auroit des bontés pour lui.
Dans un cabinet auprès de ces quatre hommes, poursuivit-il, est une fameuse sorcière, qui a la réputation de savoir faire des choses impossibles. Par le pouvoir île son art, de vieilles douairières trouvent, dit-on, des jeunes gens qui les aiment but à but; les maris deviennent fidèles à leurs femmes, et les coquettes véritablement amoureuses des riches cavaliers qui s'attachent
à elles; mais il ny a rien de plus faux que tout cela- Elle ne possède point d'autre secret que celui de persuader quelle en a, et de vivre commodément de cette opinion. Le saint-office réclame cette créature-là , qui pourra être brûlée au premier acte de foi.
Au-dessous du cabinet il y a un cacbot noir qui sert tle gîte à un jeune cabaretier. Encore un hôte de taverne ! s'écria Leandro ; ces sortes de gens-là veulent-ils donc empoisonner tout le monde ? Celui-ci, reprit Asniodée, n est pas dans le même cas. On arrêta ce misérable avant-hier, et l'inquisition le réclame aussi. Je vais en peu de mots vous dire le sujet de sa détention.
Un vieux soldat, parvenu par son courage, ou plutôt par sa patience, à l'emploi de sergent dans sa compagnie, vint faiie des recrues à Madrid ; il alla demander un logement dans un cabaret : on lui dit qu'il y avolt , à la vérité, des chambres vides; mais qu'on ne pouvoitlui en donner aucune , parce qu'il revenoit toutes les nuits dans la maison un esprit qui maltraitoit fort les étrangers, quand ils avoient la témérité d"y vouloir coucher. Cette nouvelle ne rebuta point le sergent. Que l'on me mette, dit-il, dans la chambre qu'on voudra; donnezmoi de la lumière, du vin, une pipe et du tabac, et soyez sans inquiétude sur le reste : les esprits ont de la considération pour les gens de guerre qui ont blanchi sous le harnois.
On mena le sergent dans une chambre, puisqu'il paroissoit si résolu , et on lui porta tout ce qu'il avoit demandé. Il se mil à boire et à fumer. Il étoit déjà plus de minuit, que l'esprit n' avoit point encore troublé le profond silence qui régnoit dans la maison : on eût dit