CHAPITRE Vir
qu'effectivement il respectoit ce nouvel hôte; mais entre une heure et deux, le grivois entendit tout-à-coup un bruit hoirible, comme de ferrailles, et vit bientôt entrer dans sa chambre un fantôme épouvantable vêtu de drap noir, et tout entortillé de chaînes de fer. Notre fumeur ne fut pas autrement ému de cette apparition : il tira son épée , s'avança vers l'esprit, et lui en déchargea du plat sur la tète un assez rude coup.
Le fantôme, peu accoutumé à trouver des hôtes si hardis, fit un cri; et, remarquant que le soldat se préparoi t à recommencer, il se prosterna très-humblement devant lui , en disant : De grâce , seigneur sergent , ne m'en donnez pas davantage : ayez pitié d'un pauvre diable qui se jette à vos pieds pour implorer votre clémence ; je vous en conjure par saint Jacques, qui étoit, comme vous , un grand spadassin. Si tu veux conserver ta vie, répondit le soldat, il faut que tu me dises qui tu es, et que tu me parles sans déguisement, ou bien je vais te fendre en deux, comme les chevaliers du temps passé fendoient les géants qu'ils rencontroient. A ces mots, l'esprit, voyant à qui il avoit affaire, prit le parti d avouer tout.
Je suis, dit-il au sergent , le maître garçon de ce cabaret : je m'appelle Guillaume ; j'aime Juanilla , qui est la fille unique du logis , et je ne lui déplais pas ; mais comme son père et sa mère ont en vue une alliance plus relevée que la mienne, pour les obliger à me choisir pour gendre, nous sommes convenus, la petite fille et moi , que je ferois toutes les nuits le personnage que je fais : je m'enveloppe le corps d'un long manteau noir, et je me pends au cou une chaîne de tournebreche ,
()0 LE DIABLE BOITELX.
avec laquelle je cours toute la maison , depuis la ca\(' jusqu'au grenier, en faisant tout le bruit que vous avez entendu. Quand je suis à la porte de la chambre du maître et de la maîtresse, je m'arrête et m'écrie : « N'es- '< pérez pas que je vous laisse en repos , que vous n'avez «■ marié Juanilla avec votre maître-garçon. »
Après avoir prononcé ces paroles d'une voix que j'affecte grosse et cassée, je continue mon carillon, et j'entre ensuitepar une fenêtredansun cabinet où Juanilla couche seule, et je lui rends compte de ce que j'ai fait. Seigneur sergent, continua Guillaume, vous jugez bien que je vous dis la vérité : je sais qu'après cet aveu vous pouvez me perdre, en apprenant à mon maître ce qui se passe; mais si vous voulez me servir , au lieu de me rendre ce mauvais office, je vous jure que ma reconnoissance.... Eh! quel service peux-tu attendre de moi .^* interrompit le soldat. Vous n'avez , reprit le jeune homme, qu'à dire demain que vous avez vu l'esprit, et qu'il vous a fait si grand'peur... Comment , ventrebleu ! grand'peur ! interrompit encore le grivois; vous voulez que le sergent AnnibalAntonioQuebrantador aille dire qu'il a eu peur? J'aimerois mieux que cent mille diables m'eussent... Cela n'est pas absolument nécessaire , interrompit à son tour Guillanme; et après tout, il m'importe peu de quelle façon vous parliez , pourvu que vous secondiez mon dessein : lorsque j'aurai épousé Juanilla , et que je serai établi , je promets de vous régaler tous les jours pour rien, vous et tous vos amis. Vous êtes séduisant , monsieur Guillaume , s'écria le grivois : vous me proposez d'appuyer une fourberie; l'affaire ne laisse pas d'être se rieuse ; mais vous vous y prenez d une manière qui
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ni'etourcUt sur les conséquences. Allez , continuez, de faire du bruit et d'en rendre compte à Juanilla, je me charge du reste.
En effet, dès le lendemain matin, le sergent dit à rhôte et à l'hôtesse : lai vu l'esprit, et je l'ai entretenu ; il est très-raisonnable. Je suis, m'a-t-il dit, le bisaïeul du maître de ce cabaret. J'avois une fille que je promis au père du grand-père de son garçon; néanmoins, au mépris de ma foi , je la mariai à un autre , et je mourus peu de temps après : je souffre depuis ce temps-là ; je porte la peine de mon parjure , et je ne serai point en repos que quelqu'un de ma race n'ait épousé une personne de la famille de Guillaume : c'est pourquoi je reviens toutes les nuits dans cette maison ; cependant j'ai beau dire que Ton marie ensemble Juanilla et le maître -garçon , le fils de mon petit-fils fait la sourde oreille, aussi bien que sa femme; mais dites-leur , s'il vous plaît, seigneur sergent, que, s'ils ne font au plus tôt ce que je désire, j'en viendrai avec eux aux voies de fait : je les tourmenterai 1 un et l'autre d'une étrange façon.
L'hôte est un homme assez simple ; il fut ébranlé de ce discours; et fhôtesse, encore plus foible que son mari , croyant déjà voir le revenant à ses trousses, consentit à ce mariage , qui se fit dès le jour suivant. Guillaume, peu de temps après, s'établit dans un autie quartier de la ville : le sergent Quebrantador ne manqua pas de le visiter fréquemment; et le nouveau cabaretier, par reconnoissance , lui donna d'abord du vin à discrétion ; ce qui plaisoit si fort au grivois, qu'il menoit tous ses amis à ce cabaret ; il y faisoit même ses enrôlemens , et y enivroit la recrue.
Mais enfin l'hôte se lassa d'abreuver tant de gosiers
ga LE DIABLE BOITEUX.
altérés. Il dit sur cela sa pensée au soldat, qui, sans son ger qu'effectivement il passoit la convention, fut assez injuste pour traiter Guillaume de petit ingrat. Celui-ci répondit, l'autre répliqua, et la conversation finit par quelques coups de plat d epée que le cabaretier reçut. Plusieurs passants voulurent prendre le parti du bourgeois ; Quebrantador en blessa trois ou quatre , et n'en seroit pas demeuré là , si tout-à-coup il n'eût été assailli par une foule d'archers qui l'arrêtèrent comme un perturbateur du repos public. Ils le conduisirent en prison, où il a déclaré tout ce que je viens de vous dire; et, sur sa déposition , la justice s'est aussi emparée de Guillaume. Le beau-père demande que le mariage soit cassé ; et le saint-office, informé que Guillaume a de bons effets, veut connoître de cette affaire.
Vive Dieu! dit don Cleophas, la sainte-inquisition est bien alerte! Sitôt qu'elle voit le moindre jour à tirer quelque profit... Doucement, interrompit le boiteux ; gardez-vous bien de vous lâcher contre ce tribunal, il a des espions partout : on lui rapporte jusqu'à des choses qui n'ont jamais été dites ; je n'ose en parler moi-même qu en tremblant.
Au-dessus de l'infortuné Guillaume , dans la première chambre à gauche, il y a deux hommes dignes de votre pitié; l'un est un jeune valet de chambre que la femme de son maître traitoit en particulier comme un amant. Un jour le mari les surprit tous deux; la femme aussitôt se met à crier au secours , et dit que le valet de chambre lui a fait violence. On arrêta ce pauvre malheureux, qui, selon toutes les apparences, sera sacrifié à la réputation de sa maîtresse.
Le compagnon du valet de chambre , encore moins