‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 71 sur 193 · CHAPITRE Vil. gj · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil. gj

ment. H y a quinze jours que , chassant dans une foret avee son frère aine , qui jouissoit d'un revenu considérable , il le tua par malheur , en tirant sur des perdreaux. L'heureux quiproquo pour un cadet ! s'écria don Cleophas en riant. Oui, reprit Asmodée ; mais les collatéraux, qui voudroient bien s'approprier la succession du défunt , poursuivent en justice son meurtrier, qu'ils accusent d'avoir fait le coup pour devenir unique héritier de sa famille. Il s'est de lui-même constitué prisonnier; et il paroît si affligé de la mort de son frère, qu'on ne sauroit s'imaginer qu'il ait eu intention de lui ôter la vie. Et n'a-t-il effectivement rien à se reprocher là-dessus que son peu d'adresse.^ répliqua Leandro. Non, repartit le boiteux , il n'a pas eu une mauvaise volonté ; mais lorsqu'un fils aîné possède tout le bien d'une maison , je ne lui conseille pas de chasser avec son cadet.

Examinez bien ces deux adolescents qui, dans un petit réduit auprès du gentilhomme de Biscaye , s'entretiennent aussi gaiement que s'ils étoient en liberté. Ce sont deux véritables /'/crt/'o.y. Il y en a principalement un qui pourra donner quelque jour au public un détail de ses espiègleries : c'est un nouveau Guzman d'Alfarache ; c'est celui qui a un pourpoint de velours brun , et un plumet à son chapeau.

Il n'y a pas trois mois qu'il étoit dans cette ville page du comte d'Onate , et il seroit encore au service de ce seigneur, sans une fourberie qui est la cause de sa prison , et que je veux vous conter.

Ce garçon, nommé Domingo, reçut un jour chez le comte cent coups de fouet, que l'écuyer de salle, autre-

g6 LE DIABLE BOITEUX.

ment le gouverneur des pages , lui fit rudement appliquer, pour certain tour d'habileté qui le méritoit. Il eut long-temps sur le cœur cette petite correction-là, et il résolut de s'en venger. Il avoit remarqué plus d'une fois que le seigneur don Côme , c'est le nom de l'écuyer , se lavoit les mains avec de l'eau de fleurs d orange , et se frottoit le corps avec des pâtes d'œilletet de jasmin; qu'il avoit plus de soin de sa personne qu'une vieille coquette, et qu'enfin c'étoit un de ces fats qui s'imaginent qu'une femme ne sauroit les voir sans les aimer. Cette remarque lui fournit une idée de vengeance qu'il communiqua à une jeune soubrette de son voisinage , de laquelle il avoit besoin pour l'exécution de son projet , et dont il étoit tellement ami, qu'il ne pouvoit le devenir davantage.

Cette suivante, appelée Floretta, pour avoir la liberté de lui parler plus aisément , le faisoit passer pour son cousin dans la maison de donaLuziana, sa maîtresse, dont le père étoit alors absent. Le malin Domingo, après avoir instruit sa fausse parente de ce qu'elle avoit à faire, entra un matin dans la chambre de don Côme , où il trouva cet écuyer qui essayoit un habit neuf , se regardoit avec complaisance dans un miroir , et paroissoit charmé de sa figure. Le page fit semblant d'admirer ce Narcisse , et lui dit avec un feint transport : En vérité , seigneur don Côme , vous avez la mine d'un prince. Je vois tous les jours des grands superbement vêtus; cependant, malgré leurs riches habits , ils n'ont pas votre prestance. Je ne sais, ajouta-t-il, si, étant votre serviteur autant que je le suis, je vous considère avec des yeux trop prévenus en votre faveur; mais franche-

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