‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 81 sur 193 · CHAPITRE vnr · texte numérisé non relu

CHAPITRE vnr

liice, demeuré dans la rue , prend patience : il s'assied sur une borne à. deux pas de la porte, et passe un temps considérable sans s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de se jouer de lui ; il s'étonne seulement de ne pas voir sortir don Gaspard, et craint que ce maudit frère n'aille pas souper en ville.

Cependant il entend sonner dix, onze heures, minuit ; alors il commence à perdre une partie de sa confiance, et à douter de la bonne foi de sa dame. Il s'approche de la porte, il entre et suit à tâtons une allée obscure , au milieu de laquelle il rencontre un escalier : il n'ose monter j mais il écoute attentivement, et son oreille est frappée du concert discordant que peuvent faire ensemble un chien qui aboie, un chat qui miaule, et un enfant qui crie. Il juge enfin qu'on l'a trompé; et ce qui achève de l'en persuader, c'est qu'ayant voulu pousser jusqu'au fond de l'allée , il s'est trouvé dans une autre rue que celle où il a si long-temps fait le pied de grue.

Il regrette alors son argent , et retourne au logis , en maudissant les bas couleur de rose. Il frappe à sa porte : sa femme, le chapelet à la main et les larmes aux yeux, lui vient ouvrir, et lui dit d'un air touchant : Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner ainsi votre maison, et vous soucier si peu de votre épouse et de vos enfants ? Qu'avez-vous fait depuis six heures du matin que vous êtes sorti ? Le mari , ne sachant que répondre à ce discours , et d'ailleurs tout honteux d'avoir été la dupe de deux friponnes , s'est déshabillé et mis au lit sans dire un mot. Sa fenmie , qui est en train de moraliser, lui fait un sern»on qui 1 endort dans ce moment.

Il8 I.E DIABLE BOITEUX.

Jetez la vue, poursuivit Asmodée , sur cette grande maison qui est à côté de «elle du cavalier qui écrit à ses amis la rupture de son mariage avec la maîtresse d'Ambroise : n'y remarquez-vous pas une jeune dame couchée dans un lit de satin cramoisi, relevé d'une broderie d'or? Pardonnez-moi, répondit don Gleophas , j'aperçois une personne endormie, et je vois , ce me semble , un livre sur son chevet. Justement, reprit le boiteux. Cette dame est une jeune comtesse fort spirituelle et d une humeur très-eiijouée : elle avoit, depuis six jours , une insomnie qui la fatiguoit extrêmement ; elle s'est avisée aujourd hui de faire venir un médecin des plus graves de la faculté. Il arrive ; elle le consulte : il ordonne un remède marqué, dit-il, dans Hippocrate. La dame se met à plaisanter sur son ordonnance. Le médecin, animal hargneux , ne s'est nullement prêté à ses plaisanteries, et lui a dit avec la gravité doctorale : Madame, Hippocrate n'est point un homme à devoir être tourné en ridicule. Ah ! seigneur docteur , a répondu la com tcsse d'un air sérieux, je n'ai garde de me moquer d'un auteur si célèbre et si docte; j'en fais un si grand cas, que je suis persuadée qu'en l'ouvrant seulement je me guérirai de mon insomnie : j'en ai dans ma bibliothèque une traduction nouvelle du savant Azero; c'est la meilleure : qu'on me lapporte. En effet, admirez le charme de cette lecture! dès la troisième page la dame s'est endormie profondément.

Il y a dans les écuries de ce même hôtel un pauvre soldat manchot, que les palefreniers, par charité, laissent la nuit coucher sur la paile. Pendant le jour il demande l'aumône , et il a eu tantôt une plaisante conversation

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