CHAPITRE VIII. HO
avec un autre gueux qui demeure auprès de Buen-Retiro, sur le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien ses affaires; il est à son aise, et il a une fille à marier qui passe chez les mendiants pour une riche héritière. Le soldat, abordant ce père aux marévedis ^ lui a dit : Sertor mencligo , j'ai perdu mon bras droit : je ne puis plus servir le roi, et je me vois réduit, pour subsister , à faire , comme vous, des civilités aux passants : je sais bien que, de tous les métiers, cest celui qui nourrit le mieux son homme, et que tout ce qui lui manque, c'est d'être un peu plus honorable. S'il étoit honorable, a répondu l'autre , il ne vaudroit plus rien ; car tout le monde s'en mèleroit.
Vous avez raison, a repris le manchot : oh çà , je suis donc un de vos confrères, et je voudrois m'allier avec vous. Donnez-moi votre fille. Vous n'y pensez pas , mon ami , a répliqué le richard ; il lui faut un meilleur parti : vous n'êtes point assez estropié pour être mon gendre ; j'en veux un qui soit dans un état à faire pitié aux usuriers. Eh! ne suis-je pas, dit le soldat, dans une assez déplorable situation ? Fi donc ! a reparti lautre brusquement , vous n'êtes que manchot , et vous osez prétendre à ma fille! Savez- vous bien que je l'ai refusée à un cul-de-jatte ?
J'aurois tort, continua le Diable, de passer la maison qui joint l'hôtel de la comtesse, et où demeurent un vieux peintre ivrogne et un poète caustique. Le peintre est sorti de chez lui ce matin, à sept heures, dans le dessein d'aller chercher un confesseur pour sa femme malade à l'extrémité; mais il a rencontré un de ses amis qui l'a entraîné au cabaret , et il n'est revenu au logis
qu'à dix heures du soir. Le poète , qui a la réputatioti d'avoir eu quelquefois de tristes salaires pour ses vers mordants , disoit tantôt d un air fanfaron, dans un café, en parlant d'un homme qui n'y étoit pas : C'est un faquin à qui je veux donner cent coups de bâton. Vous pouvez, a dit un railleur, les lui donner facilement, car vous êtes bien en fonds. .
Je ne dois pas oublier une scène qui s'est passée aujourd'hui chez un banquier de cette rue , nouvellement établi dans cette ville : il n'y a pas trois mois qu'il est revenu du Pérou avec de grandes richesses. Son père est un honnête capareto ' de Viejo et de Mediana, gros village de la Castille vieille , auprès des montagnes de Sierra d'Avila , où il vit , très-content de son état , avec une femme de son âge, c'est-à-dire de soixante ans.
Il y avoit un temps considérable que leur fils étoit sorti de chez eux pour aller aux Indes chercher une meilleure fortune que celle qu'ils lui pouvoient faire. Plus de vingt années s'étoient écoulées depuis qu'ils ne l'avoient vu- ils parloient souvent de lui; ils prioient le ciel tous les jours de ne le point abandonner, et ils ne manquoient pas , tous les dimanches, de le faire recommander au prône par le curé , qui étoit de leurs amis. Le banquier , de son côté , ne les mettoit pas en oubli. D'abord qu'il eut fixé son établissement, il résolut de s'informer par lui-même de la situation où ils pou-' voient être. Pour cet effet , après avoir dit à ses domes^ tiques de n'être pas en peine de lui , il partit , il y a
' Savetier.