CHAPITRE VIII
quinze jours, à cheval, sans que personne l'accompagnât, et il se rendit au lieu de sa naissance.
Il étoit environ dix heures du soir, et le bon savetier dornioit auprès de son épouse, lorsqu'ils se réveillèrent en sursaut , au bruit que fit le banquier en frappant à la porte de leur petite maison. Ils demandèrent qui frappoit. Ouvrez, ouvrez, leur dit-il, c'est votre fils Francillo. A d'autres, répondit le bonhomme : passez votre chemin, voleurs, il n'y a rien à faire ici pour vous : Francillo est présentement aux Indes, s'il n'est pas mort. Votre fils n'est plus aux Indes, réphqua le banquier 5 il est revenu du Pérou : c'est lui qui vous parle j ne lui refusez pas l'entrée de votre maison. Levons-nous, Jacques, dit alors la femme, je crois effectivement que c'est Francillo; il me semble le reconnoître à sa voix.
Ils se levèrent aussitôt tous deux : le père alluma une chandelle , et la mère , après s'être habillée à la hùte , alla ouvrir la porte : elle envisagea Francillo, et, ne pouvant le méconnoître, elle se jette à son cou, et le serre étroitement entre ses bras. Maître Jacques, agité des mêmes mouvements que sa femme, embrasse à son tour son fils ; et ces trois personnes , charmées de se voir réunies après une si longue absence, ne peuvent se rassasier du plaisir de s'en donner des marques.
Après des transports si doux , le banquier débrida son cheval, et le mit dans une étable où gîtoit une vache, mère nourrice de la maison; ensuite il rendit compte à ses parents de son voyage , et des biens qu'il avoit apportés du Pérou. Le détail fut un peu long, et auroit pu ennuyer des auditeurs désintéressés ; mais un fils qui s'épanche en racontant ses aventures ne
Lli DIABLE BOITEUX.
sauroit lasser l'attention d'un père et d'une mère : il n'y a pas pour eux de circonstance indifférente; ils l'écoutoient avec avidité , et les moindres choses qu'il disoit faisoient sur eux une vive impression de douleur ou de joie.
Dès qu'il eut achevé sa relation, il leur dit qu'il venoit leur offrir une partie de ses biens, et il pria son père de ne plus travailler. jNon, mon fils, lui dit maître Jacques, j'aime mon métier, je ne le quitterai pas. Quoi donc ! répliqua le banquier , n'est-il pas temps que vous vous l'eposiez ? Je ne vous propose point de venir demeurer à Madrid avec moi ; je sais bien que le séjour de la ville n'auroit pas de charmes pour vous : je ne prétends pas troubler votre vie tranquille; mais, du moins, épargnez-vous un travail pénible, et vivez ici commodément, puisque vous le pouvez.
La mère appuya le sentiment du fils, et maître Jacques se rendit. Hé bien , Francillo, dit-il , pour te satisfaire, je ne travaillerai plus pour tous les habitants du village; je racommoderai seulement mes souliers , et ceux de monsieur le curé , notre bon ami. Après cette convention, le banquier avala deux œufs frais qu'on lui fit cuire, puis se coucha près de son père, et s'endormit avec un plaisir que les enfants d un bon naturel sont seuls capables de s imaginer.
Le lendemain matin Francillo leur laissa une bourse de trois cents pistoles, et revint à Madrid. Mais il a été bien étonné ce matin de voir tout-à-coup paroître chez lui maître Jacques. Quel sujet vous amène ici , mon père ? lui a-t il dit. Mon fils , a répondu le vieillard , je le rapporte ta bourse : reprends ton argent ; je veux