CHAPITRE IX. iZy
meil vient d'accabler, après trois jours et trois nuits d'agitation ; c'est dona Emerenciana : examinez-la bien ; qu'en dites-vous ? Je la trouve fort belle , répondit Zambullo. Quel dommage ! faut-il qu'une si charmante personne soit insensée ! Par quel accident est-elle réduite en cet état ? Ecoutez-moi avec attention , repartit le boiteux, vous allez entendre l'histoire de son infortune.
Dona Emerenciana, fdle unique de don Guillem Stephani , vivoit tranquille à Siguença dans la maison de son père , lorsque don Kimen de Lizana vint troubler son repos par des galanteries qu'il mit en usage pour lui plaire. Elle ne se contenta pas d'être sensible aux soins de ce cavalier , elle eut la foiblesse de se prêter aux ruses qu'il employa pour lui parler , et bientôt elle lui donna sa foi en recevant la sienne.
Ces deux amants étoient d'une égale naissance ; mais la dame pouvoit passer pour un des meilleurs partis d'Espagne, au lieu que don Kimen n'étoit qu'un cadet. Il y avoit encore un autre obstacle à leur union. Don (Tuillem haïssoit la famille des Lizana , ce qu'il ne faisoit que trop connoître par ses discours, quand on la mettoit devant lui sur le tapis ; il sembloit même avoir plus d'aversion pour don Kimen que pour tout le reste de sa race. Emerenciana, vivement affligée de voir son père dans cettedisposition, en concevoit pour son amour un triste présage; elle ne laissa pourtant pas, à bon compte, de s'abandonner à son penchant, et d avoir des entretiens secrets avec Lizana, qui s'introduisoit de temps en temps chez elle la nuit , par le ministère d une soubrette.
i38 LE DIABLE BOITEUX.
Il arriva une de ces nuits que don GuiUeni, qui [)ar hasard ctoi te veille lorsque le galant entra dans sa maison , crut entendre quelque bruit dans Tappartenient de sa Clle , peu éloigné du sien; il n'en fallut pas davantage pour inquiéter un père aussi défiant que lui; néanmoins , tout soupçonneux qu'il étoit , Emerenciana tenoit une conduite si adroite , qu'il ne se doutoit nullement de son intelligence avec don Kimen; mais n'étant pas un homme à pousser la confiance trop loin, il se leva tout doucement de son ht , alla ouvrir une fenêtre qui donnoit sur la rue , et eut la patience de s'y tenir jusqu à ce qu il vit descendre d'un balcon , par une échelle de soie, Lizana , qu'il reconnut à la clarté de la lune.
Quel spectacle pour Stephani , pour le plus vindicatif et le plus barbare mortel qu'ait jamais produit la Sicile, où il avoit pris naissance! Il ne céda point d'abord à sa colère, et n'eut garde de faire un éclat qui auroit pu dérober à ses coups la principale victime que son ressentiment demandoit : il se contraignit, et attendit que sa fille fût levée le lendemain pour entrer dans son appartement : là, se voyant seul avec elle , et la regardant avec des yeux étincelants de fureur, il lui dit : i\hilheureuse ! qui, malgré la noblesse de ton sang, n'as pas de honte de commettre des actions infâmes , prépare-toi à souffrir un juste châtiment. Ce fer, ajoutat-il en tirant de son sein un poignard, ce fer va t'oler la vie, si tu ne confesses la vérité: nomme-moi l'audacieux qui est venu cette nuit déshonorer ma maison.
Emerenciana demeura tout interdite et si troublée de cette menace, qu elle ne put proférer une parole. Ah î
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misérable, poursuivit le père, ton silence et ton trouble ne m'apprennent que trop ton crime. Eh ! t'imagines-tu, fille indigne de moi, que j'ignore ce qui se passe? lai vu cette nuit le téméraire ; j'ai reconnu don Rimen : ce n'eût pas été assez de recevoir la nuit un cavalier dans ton appartement , il falloit encore que ce cavalier fût mon plus grand ennemi; mais sachons jusqu'à quel point je suis outragé : parle sans déguisement; ce n est que par ta sincérité que tu peux éviter la mort.
La dame, à ces derniers mots, concevant quelque espérance d'échapper au sort funeste qui la menaçoit, perdit une partie de sa frayeur , et répondit à don Guillem : Seigneur , je n'ai pu me défendre d'écouter Lizana ; mais je prends le ciel à témoin de la pureté de ses sentiments. Gomme il sait que vous haïssez sa famille, il n'a point encore osé vous demander votre aveu; et ce n'est que pour conférer ensemble sur les moyens de l'obtenir, que je lui ai permis quelquefois de s introduire ici. Eh! de quelle personne, répliqua Stephani, vous servez-vous lun et 1 autre pour faire tenir vos lettres.*' C'est, l'epartit sa fille^, un de vos pages qui nous rend ce service. Voilà, reprit le père, tout ce que je voulois savoir : il s'agit présentement d exécuter le dessein que j ai formé. Là- dessus, toujours la dague à la main, il lui fit prendre du papier et de l'encre, et l'obligea d'écrire à son amant ce billet qu'il lui dicta lui-même : « Cher époux, seul délice de ma vie, je « vous avertis que mon père vient de partir tout à » l'heure pour sa terre, d'où il ne reviendra que de- « main : profitez de loccasion; je me (latte que vous « attendrez la nuit avec autant d'inipaiienc?e (jue moi. >•
l4o LE DIABLE BOITEUX.
Après qu Emerenciana eut écrit et cacheté ce billot perfide, don (xuillem lui dit : Fais venir le page qui s'acquitte si bien de l'emploi dont tu le charges, et lui ordonne de porter ce papier à don Kimen; mais n'espère pas me tromper : je vais me cacher dans un endroit de cette chambre, d'où je t'observerai quand tu lui donneras cette commission ; et si tu lui dis un mot, ou lui fais quelque signe qui lui rende le message suspect, je te plongerai aussitôt le poignard dans le cœur. Emerenciana connoissoit trop son père pour oser lui désobéir : elle remit le billet, comme à l'ordinaire, entre les mains du page.
Alors Stephani rengaina la dague ; mais il ne quitta point sa fille de toute la journée : il ne la laissa parler à personne en particulier , et fit si bien , que Lizana ne put être averti du piège qu'on lui tendoit. Ce jeune homme ne mancpia donc pas de se trouver au rendez-vous. A peine fut-il dans la maison de sa maîtresse, qu'il se sentit tout-à-coup saisi par trois hommes des plus vigoureux, qui le désarmèrent sans qu'il piit s en défendre , lui mirent un linge dans la bouche pour l'empêcher de crier, lui bandèrent les veux, et lui lièrent les mains derrière le dos : en même temps ils le portèrent en cet état dans un carrosse préparé pour cela , et dans lequel ils montèrent tous trois pour mieux répondre du cavalier , qu'ils conduisirent à la terre de Stephani, située au village de Miedes, à quatre petites lieues de Siguença. Don Guillem partit un moment après dans un autre carrosse, avec sa fille, deux femmes de chambre, et une duègne rébarbative quil avoit fait venir chez lui l'après-dînée et prise a