CHAPITRE IX. l/\l
son service. Il emmena aussi tout le reste de ses gens, à la réserve d'un vieux domestique qui n'avoit aucune connoissance du ravissement de Lizana.
Ils arrivèrent tous avant le jour à Miedes. Le premier soin du seigneur Stephani fut de faire enfermer don Kinien dans une cave voûtée, qui recevoit une foible lumière par un soupirail si étroit , qu'un homme ny pouvoit passer : il ordonna ensuite à Julio, son valet de confiance , de donner pour toute nourriture au prisonnier du pain et de l'eau, pour lit une botte de paille, et de lui dire, chaque fois qu'il lui porteroit à manger : Tiens, lâche suborneur, voilà de quelle manière don Guillem traite ceux qui sont assez hardis pour oser l'offenser. Ce cruel Sicilien n'en usa pas moins durement avec sa fille : il l'emprisonna dans une chambre qui n'avoit point de vue sur la campagne , lui ôta ses femmes , et lui donna pour geôlière la duègne qu'il avoit choisie , duègne sans égale pour tourmenter les filles commises à sa garde.
Il disposa donc ainsi des deux amants. Son intention n étoit pas de s'en tenir là : il avoit résolu de se défaiie de don Kimen ; mais il vouloit tâcher de commettre ce crime impunément, ce qui paroissoit assez difficile. Comme il s'étoit servi de ses valets pour enlever ce cavalier , il ne pouvoit pas se flatter qu une action sue de tant de monde demeureroit toujours secrète. Que faire donc pour n'avoir rien à démêler avec la justice ? Il prit son parti en grand scélérat : il assembla tous ses complices dans un corps-de-logis séparé du château ; il leur témoigna combien il étoit satisfait de leur zèle , et leiu- dit que, pour le reconnoître, il j)rétendoit leur
donner une !)onne somme d'argent après les avoir Lien régalés. Il les fit asseoir à une table; et, au milieu du festin, Julio les empoisonna par son ordre : ensuite le maître et le valet mirent le léu au corps-de-logis ; et , avant que les flammes pussent attirer en cet endroit les habitants du village, ils assassinèrent les deux femmes de chambre d Emerenciana et le petit page dont j'ai parlé j puis ils jetèrent leurs cadavres parmi les autres : bientôt le corps-de-logis fut enflammé et réduit en cendres, malgré les efforts que les paysans des environs firent pour éteindre l'embrasement. Il falloitvoir, pendant ce temps-là , les démonstrations de douleur du Sicilien : il paroissoit inconsolable de la perte de ses domestiques.
S étant de cette manière assuré de la discrétion des gens qui auroient pu le trahir, il dit à son confident : Mon cher Julio, je suis maintenant tranquille, et je pourrai, quand il me plaira, ôter la vie à don Kimen ; mais , avant que je l'immole à mon honneur , je veux jouir du doux contentement de le faire souffrir : la misère et l'horreur d'une longue prison seront plus cruelles pour lui que la mort. \éritablement, Lizana déploroit sans cesse son malheur ; et , s attendant à ne jamais sortir de la cave , il souhaitoit d'être délivré de ses peines par un prompt trépas.
Mais c'étoit en vain que Stephani espéroit avoir l'esprit en repos , après l'exploit qu'il venoit de faire. Une nouvelle inquiétude vint l'agiter au bout de trois jours; il craignoit que Julio, en portant à manger au prisonnier, ne se laissât gagner par des promesses; et cette crainte lui fit prendre la l'ésolution de hâter la