CHAPITRE IIL
Du grand changement qui arriva chez don Vincent, et de l'étrange résohition que l'amour fit prendre à la belle Aurore.
Dispnte de deux médecins ; mort da malade. — Travestissement hardi. — Tableau tragique et mystérieux.
Il arriva peu de temps après cette aventure que le seigneur don Vincent tomba malade. Quand il n'auroit pas été dans un âge fort avancé , les symptômes de sa maladie parurent si violents , qu'on eût craint un événement funeste. Dès le commencement du mal , on fit venir les deux plus fameux médecins de Madrid. L'un s'appeloit le docteur Andros ' , et l'autre le docteur Oquetos '. Ils examinèrent attentivement le malade, et convinrent tous deux, après une exacte observation , que les humeurs étoient en fougue ; mais ils ne s'accordèrent qu'en cela l'un et l'autre. L'un vouloit qu'on purgeât le malade dès ce jour-là, et l'autre étoit d'avis qu'on différât la purgation. Il faut, dit Andros , se hâter de purger les humeurs , quoique crues ,
' Andros , foible déguisement du nom de Nicolas Andry , doyen de la facalté de médecine de Paris, mort en cette ville en 1742, auteur d'un grand nombre d'ouvrages sur la médecine, la saignée, les aliments du carême, etc.
' Oquetos, autre voile transparent qui cache mal le nom de Philippe Hecqnet, doyen encore plus célèbre de la même faculté, mort en 1737.
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pendant qu'elles sont dans une agitation violente de flux et de reflux , de peur qu'elles ne se fixent sur quelque partie noble. Oquetos soutint au contraire qu'il falloit attendre que les humeurs fussent cuites , avant que d'employer le purgatif. Mais votre méthode, reprit le premier, est directement opposée à celle du prince de la médecine. Hippocrate avertit de purger dans la plus ardente fièvre dès les premiers jours , et dit en termes formels qu'il faut être prompt à purger quand les humeurs sont en orgasme^ c'est-à-dire en fougue. Oh! c'est ce qui vous trompe, repartit Oquetos. Hippocrate, par le mot ^ orgasme ^ n'entend pas la fougue ; il entend plutôt la coction des humeurs ' .
Là-dessus nos docteurs s'échauffent. L'un rapporte le texte grec , et cite tous les auteurs qui font expliqué comme lui ; fautre , s en fiant à une traduction latine , le orend sur un ton encore plus haut. Qui des deux croire ? Don Vincent n'étoit pas homme à décider la question. Cependant, se voyant obligé d opter, il donna sa confiance à celui des deux qui avoit le plus expédié de malades; je veux dire au plus vieux. Aussitôt Andros , qui étoit le plus jeune , se retira , non sans lancer à son ancien quelques traits railleurs sur Xorgasme. Voilà donc Oquetos triomphant. Comme il
' Il est très-certain qa'il y eat une controverse très-vive entre Andry et Hecquet, snr ce qu"il faut entendre au juste par orgasme, mot grec, équivalent à turgescence , ou à gonflement des humeurs. On fit à ce sujet des livres pour et contre , comme on se dispute aujourd'hui sui' le système de sthénie, ou à^ asthénie , ou bien de stimulus et contie-stimulus , du docteur Brown. Les pièces de ces deux procès sont assez curieuses, mais trop longues pour une note. Elles prêtent au ridicule dont Le Sage se plaît à charger ici la querelle sur le vrai sens d'orgasme.
Liviiu IV, CHAI'. III. a(>;>
étoit dans les principes du docteur Sangrado , il commença par faire saigner abondamment le malade, attendant , pour le purger , que les humeurs fussent cuites; mais la mort, qui craignoit sans doute qu'une purgation si sagement différée ne lui enlevât sa proie, prévint la coction et emporta mon maître. Telle fut la tin du seigneur don Vincent, qui perdit la vie parce que son médecin ne savoit pas le grec.
Aurore, après avoir fait à son père des funérailles dignes d'un homme de sa naissance, entra dans l'ad^ministration de son bien. Devenue maîtresse de ses volontés, elle congédia quelques domestiques, en leur donnant des récompenses proportionnées à leurs services, et se retira bientôt à un châteaa qu'elle avoit sur les bords du Tage, entre Sacedon et Buendia. Je fus du nombre de ceux qu'elle retint et qui la suivirent à la campagne; j'eus même le bonheur de lui devenir nécessaire. Malgré le rapport fidèle que je lui avois fait de don Luis, elle aimoit encore ce cavalier; ou plutôt, n'ayant pu vaincre son amour, elle s'y étoit entièrement abandonnée. Elle n'avoit plus besoin de prendre des précautions pour me parler en particulier. Gil Blas, me dit-elle en soupirant, je ne puis oublier don Luis.; quelque effort que je fasse pour le bannir de ma pensée, il s'y présente sans cesse, non tel que tu me l'as peint, plongé dans toutes sortes de désordres, mais tel que je voudrois qu'il fut, tendre, amoureux, constant. Elle s'attendrit en disant ces paroles, et ne put s'empêcher de répandre quelques larmes. Peu s'en fallut que je ne pleurasse aussi, tant je fus touché de ses pleurs. Je ne pouvois mieux lui faire ma cour, que Gil Bl\s. i. io
'.U)6 Gir. BliAS.
(le paroître si sensll)le à ses peines. Mon ami , continuât-elle après avoir essuyé ses beaux yeux, je vois que tu es d'un très-bon naturel , et je suis si satisfaite de ton zèle , que je te promets de le bien récompenser. Ton secours, mon cher Gil Blas , m'est plus nécessaire que jamais. Il faut que je te découvre un dessein qui m occupe ; tu vas le trouver fort bizarre. Apprends que je veux partir au plus tôt pour Salamanque. Là je prétends me déguiser en cavalier, et, sous le nom de don Félix, faire connoissance avec Pacbecojje tâcherai de gagner sa confiance et son amitié; je lui parlerai souvent d'Aurore de Guzman, dont je passerai pour cou sin. Il souhaitera peut-être de la voir, et c'est où je l'attends. Nous aurons deux logements à Salamanque : dans l'un, je serai don Félix; dans l'autre. Aurore; et, m'offrant aux yeux de don Luis, tantôt travestie en homme, tantôt sous mes habits naturels , je me flatte que je pourrai peu à peu l'amener à la fin que je me propose. Je demeure d'accord, ajouta-t-elle, que mon projet est extravagant ; mais ma passion m'entraîne , et linnocence de mes intentions achève de m'étourdir sur la démarche que je veux hasarder.
J'étois fort du sentiment d'Aurore sur la nature de son dessein. Il me paroissoit insensé. Cependant, quelque déraisonnable que je le trouvasse, je me gardai bien de faire le pédagogue. Au contraire je commençai à dorer la pilule , et j'entrepris de prouver que ce projet fou n'étoit qu'un jeu d'esprit agréable et sans conséquence. Je ne me souviens plus de ce que je lui dis pour lui prouver cela; mais elle se rendit à mes raisons, les amants étant bien aises qu'on flatte leurs plus folles imagina-