LIVRE IV, CHAP. IV
plutôt que de vous laisser ravir à ses espéi'ances? Tout votre pouvoir, seigneur, reprit languissaniment la fille de Siffredi, devient inutile contre les obstacles qui nous séparent. Je suis femme du connétable.
Femme du connétable ! s'écria le prince en reculant de quelques pas. Il ne put continuer, tant il fut saisi. Accablé de ce coup imprévu , ses forces l'abandonnèrent. Il se laissa tomber au pied d'un arbre qui se trouva derrière lui. Il étoit pâle , tremblant , défait , et n'avoit de libre que les yeux , qu'il attacha sur Blanche d'une manière à lui faire comprendre combien il étoit sensible au malheur qu'elle lui annoncoit. Elle le regardoit de son côté d'un air qui lui faisoit assez connoître que ses mouvements étcient peu différents des siens ; et ces deux amants infortunés gardoient entre eux un silence qui avoit quelque chose d'affreux. Enfin le prince, revenant un peu de son désordre par un effort de courage , reprit la parole , et dit à Blanche en soupirant : Madame , qu'avez-vous fait ? Vous m'avez perdu , et vous vous êtes perdue vous-même par votre crédulité.
Blanche fut piquée de ce que le prince sembloit lui faire des reproches lorsqu'elle croyoit avoir les plus fortes raisons de se plaindre de lui. Quoi ! seigneur, répondit - elle , vous ajoutez la dissimulation à l'infidélité! Vouliez-vous que je démentisse mes yeux et mes oreilles , et que , malgré leur rapport , je vous crusse innocent? Non, seigneur, je vous l'avoue , je ne suis point capable de cet effort de raison. Cependant , madame , répliqua le roi , ces témoins qui vous paroissent si fidèles vous en ont imposé. Ils ont aidé eux-mêmes
GII, BLAS.
à VOUS trahir ; et il nest pas moins vi'ai que je suis innocent et fidèle , qu'il est vrai que vous êtes l'épouse du connétable. Eh quoi ! seigneur, reprit-elle , je ne vous ai point entendu confirmer à Constance le don de votre main et de votre cœur? vous n'avez point assuré les grands de l'état que vous rempliriez les volontés du feu roi ? et la princesse n'a pas reçu les hommages de vos nouveaux sujets en qualité de reine et d'épouse du prince Enrique ? Mes yeux étoient-ils donc fasciiïési* Dites, dites plutôt, infidèle, que vous n'avez pas cru que Blanche dût balancer dans votre cœur l'intérêt d'un trône ; et , sans vous abaisser à feindre ce que vous ne sentez plus, et ce que vous n'avez peut-être jamais senti , avouez que la couronne de Sicile vous a paru plus assurée avec Constance qu'avec la fille de Léontio. Vous avez raison , seigneur : un trône éclatant ne m'étoit pas plus dû que le cœur d'un prince tel que vous. J étois trop vaine d oser prétendre à l'un et à l'autre ; mais vous ne deviez pas m'entretenir dans cette erreur. Vous savez les alarmes que je vous ai témoignées sur votre perte, qui me sembloit presque infaillible pour moi. Pourquoi m'avez-vous rassurée.*' Falloit-il dissiper mes craintes? J'aurois accusé le sort plutôt que vous, et du moins vous auriez conservé mon cœur, au défaut d une main qu'un autre n'eût jamais obtenue de moi. 11 n'est plus temps présentement de vous justifier. Je suis l'épouse du connétable 5 et, pour m'épargner la suite d'un entretien qui fait rougir ma gloire , souffrez, seigneur, que, sans manquer au respect que je vous dois, je quitte un prince qu'il ne m'est plus permis d'écouter.