‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 163 sur 241 · LIVRE IV, CÏÏAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CÏÏAP. V

docteur en droit devroit bien 5e contenter d'avoir pour amant un jeune seigneur aussi aimable que vous l'êtes. Je ne puis excuser son inconstance; et bien loin d'agréer le sacrifice quelle me fait de vous, je prétends, pour la punir , dédaigner désormais ses bontés. Pour moi, reprit Pacheco,jene la reverrai de ma vie; c'est la seule vengeance que j'en dois tirer. Vous avez raison , s'écria le faux Mendoce. Néanmoins , pour lui faire connoitre jusqu'à quel point nous la méprisons tous deux, je suis d'avis que nous lui écrivions chacun un billet insultant. J'en ferai un paquet que je lui enverrai pour réponse à sa lettre. Mais avant que nous en venions à cette extrémité , consultez votre cœur 5 le sentez-vous assez détaché de votre infidèle pour ne craindre pas de vous repentir un jour de lui avoir rompu en visière? Non, non, interrompit don Luis, je n'aurai jamais cette foiblesse ; et je consens que , pour mortifier lingrate , nous fassions ce que vous me proposez.

Aussitôt j'allai chercher du papier et de l'encre, et ils se mirent à composer l'un et lautre des billets fort obligeants pour la fille du docteur Murcia de la Llana. Pacheco surtout ne pouvoit trouver de termes assez forts à son gré pour exprimer ses sentiments ; et il déchira cinq ou six lettres commencées, parce qu'elles ne lui parurent pas assez dures. Il en fit pourtant une dont il fut content, et dont il avoit sujet de l'être. Elle contenoit ces paroles : « Apprenez à vous con- « noître, ma reine , et nayez plus la vanité de croire '< que je vous aime. Il faut un autre mérite que le '< vùlre pour m attacher. \ ous n êtes pas même assez

CIL LLAS.

■' agréable pour in'ainuser quelques moments. Vous « n'êtes propre qu'à faire l'amusement des derniers éco- " liers de l'université. » Il écrivit donc ce billet gracieux; et lorsque Aurore eut acbevé le sien, qui nétoit guère moins offensant , elle les cacheta tous deux, y mit une enveloppe, et me donnant le paquet, Tiens, Gil Blas, me dit-elle , fais en sorte qu'Isabelle reçoive cela ce soir. Tu m'entends bien ? ajoula-t-elle en me faisant des yeux un signe que je compris parfaitement. Oui , seigneur, lui répondis-je, vous serez servi comme vous le souhaitez.

Je sortis en même temps ; et quand je fus dans la rue , je me dis : Oh ça! monsieur Gil Blas, on met votre génie à l'épreuve ; vous faites donc le valet dans cette comédie ? Eh bien ! mon ami , montrez que vous avez assez d'esprit pour remplir un rôle qui en demande beaucoup. Le seigneur don Félix s'est contenté de vous faire un signe. Il compte , comme vous voyez , sur votre intelligence. A-t-il tort ? Non. Je conçois ce qu'il attend de moi. Il veut que je fasse tenir seulement le billet de don Luis; c'est ce que signifie ce signe-là; rien n'est plus intelligible. Persuadé que je ne me trorapois pas, je ne balançai point à défaire le paquet. Je tirai la lettre de Pacheco , et je la portai chez le docteur Murcia, dont j'eus bientôt appris la demeure. Je trouvai à la porte de sa maison le petit page qui étoit venu à l'hôtel garni. Frère , lui dis-je , ne seriez-vous point par hasard domestique de la fille de monsieur le docteur Murcia? Il me répondit qu'oui , d'un air qui niarquoit assez qu il étoit dans l'habitude de porter et de recevoir des lettres galantes. Vous avez, lui répliquai-je ,

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